Le professeur courbait la tête, comprenant l’irrémédiable vanité de l’entreprise. Il se mit cependant avec courage aux avirons et fit ce que lui permettaient ses forces.
Vers la fin du jour, la soif commença.
Il y a toute une littérature des naufrages, depuis Homère jusqu’à Hector Malot, en passant par le récit palpitant du radeau de la Méduse. Je renvoie donc mes lecteurs aux bons ouvrages qui rapportent fidèlement les angoisses des malheureux perdus en mer, leurs tribulations, leurs souffrances et la manière d’accommoder les restes de ses compagnons d’infortune. En ce qui concerne particulièrement les sensations pénibles causées par la soif, je conseille aux amateurs la Ballade du vieux Marin, de Coleridge, qui est un texte fort documenté.
A la nuit tombante, on se partagea huit sardines, quatre biscuits, et chacun but deux doigts de rhum. Mais les fugitifs n’avaient pas avalé leur dernière bouchée que le feu des salaisons et de l’alcool rongeait leur palais. Jusqu’ici, aucun d’eux n’avait osé se plaindre. Leminhac n’y tint plus :
— Je meurs, gémit-il. J’ai trop…
— Chut, dit Helven. Ne prononcez pas ce mot.
Sa voix était rauque.
Une à une, les étoiles surgirent, et leur cortège s’élevait lentement, comme une Panathénée d’astres. Leur ascension dans le firmament de plus en plus sombre eût ravi l’âme de Pythagore, mais plongea les malheureux dans une désolation infinie.
Le supplice du mirage s’ajouta à celui de la soif. Ils songèrent aux nuits du Cormoran. Ils revirent — et leurs entrailles se contractèrent — les sorbets neigeux, les hauts verres où tremblait l’or pâle du whisky, les chalumeaux aspirant le jus glacé des citrons et des oranges. Leurs gosiers s’enflammèrent à cette image intolérable.