— C’est atroce, atroce, murmura Marie. J’aime mieux mourir.

— J’aime mieux revenir, gémit honteusement Leminhac ; j’aime mieux être évangéliste chez le marchand de cotonnades.

Le professeur prit la parole. Il était épuisé de fatigue, ses traits étaient tirés, son visage semblait blafard dans l’ombre claire de la nuit tropicale.

— Ne persévérons pas, dit-il, dans un dessein aussi insensé. Nous périrons sans nul doute. La mort n’est rien ; mais l’agonie sera terrible. Nous ne sommes pas encore assez éloignés de l’île que nous ne puissions la retrouver. Van den Brooks fera de nous ce qu’il lui plaira et peut-être sera-t-il ému de notre détresse. D’après mes observations, c’est un fou, mais un fou intermittent. Il a des intervalles, parfois assez longs, de lucidité. Si nous tombons sur un bon moment, nous sommes sauvés. Il nous rembarquera peut-être.

— Soit, dit Helven. Quel que soit l’arbitraire de M. Van den Brooks, le retour vaut mieux que cette agonie. Mais qu’en pense Madame Erikow ?

— Je pense, dit-elle, que je donnerais ma fortune et ma vie à qui m’apporterait un verre d’eau.

— Nous allons alors, reprit Helven, mettre le cap sur l’île funeste.

— Faites, ajouta Marie. Si ce marchand est trop odieux, j’ai la liberté dans mon sac.


La décision prise, ils n’eurent qu’une hâte : retrouver l’île où murmuraient des sources. L’image des eaux vives leur faisait oublier l’évangile de Van den Brooks, les mutilés et même le mufle rose de la lèpre.