Et montrant un autre ouvrage :

— Les Éloges de Saint-Léger Léger ; le seul poète exotique de la France. Que de fois je me répète les versets où vit pour moi une enfance :

« Ma bonne était métisse et sentait le ricin ; toujours j’ai vu qu’il y avait les perles d’une sueur brillante sur son front, à l’entour de ses yeux et — si tiède — sa bouche avait le goût des pommes roses, dans la rivière avant midi.

« … Mais de l’aïeule jaunissante et qui si bien savait soigner les piqûres des « pieds-gris », je dirai qu’on est belle quand on a des bas blancs et que s’en vient par la persienne la sage fleur de feu vers vos longues paupières d’ivoire.

« … Et je n’ai pas connu toutes leurs voix et je n’ai pas connu toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure de bois ; mais pour longtemps encore j’ai mémoire des faces insonores, couleur de papaye et d’ennui et qui s’arrêtaient derrière nos chaises comme des astres morts. »

Van den Brooks lisait d’une voix un peu sourde et les images du poète rajeunissaient sans doute un monde qu’il avait connu ou rêvé, car les lunettes brillaient d’un éclat inaccoutumé.

— Vous lisez beaucoup ? demanda Marie.

— Je lisais, dit Van den Brooks. Aujourd’hui… Vous voyez : ma bibliothèque du yacht est fort réduite et ne comprend que les ouvrages indispensables à mon esprit, comme l’opium ou la morphine pour les toxicomanes : peu de livres, Lautréamont et Saint-Léger Léger, pour les modernes ; le « Songe de Polyphile » pour la Renaissance ; Martial et Claudien pour l’antiquité, etc.

— Comme vous êtes érudit ! dit la Russe. Je ne connais aucun de ces noms.

— Et puis, reprit le marchand, voici le Livre.

Sur un petit pupitre de chêne était posée la Bible, sombrement reliée.

— Le Livre des Livres, prononça-t-il d’une voix vibrante, le Livre du Seigneur Tout-Puissant, le Livre de la Colère, le Livre de la Foudre et des Sept Plaies, le Livre de la Vengeance, le Livre d’Elohim, le Livre du Désert et de la Mer Desséchée, le Livre des Étoiles pâlissantes et de la Bête, le Livre de l’Injuste…