Je suis seul, dans une sorte de kiosque de liane tressée qu’éclaire une lampe Pigeon tremblotante. Le sol est de terre battue, recouvert d’une natte. Un lit blanc. Tout est propre. Une cuvette brille et, sur la table, que vois-je ? un flacon portant l’étiquette d’un grand parfumeur parisien — vide. Nous sommes en pleine forêt vierge, à dix heures d’un endroit habité.
Harassé de fatigue, je me couche et souffle la lampe. Un vague malaise m’envahit, à me sentir si près de la forêt, seul, dans la nuit. Les autres cases sont éloignées, éparses. A deux pas de moi commence la jungle. Je ne suis préservé que par cette mince cloison de liane. Le moindre bruit résonne comme une menace ou un avertissement ; à travers la paroi, il me semble sentir le souffle d’un être énorme, tout proche.
La lassitude l’emporte et je commence à m’assoupir, dans le vaste bruissement de la nuit tropicale sonore d’insectes. Cette case est fraîche et il n’y a point de moustiques, bien supérieure aux maisons des coloniaux. Des cigales crissent. Soudain, un sursaut dans mon demi-sommeil. Quelque chose de lourd vient de s’abattre sur la paroi ; un froissement d’ailes. C’est un oiseau de nuit, peut-être un de ces petits vampires qui vous mordent à l’orteil et vous sucent le sang, en vous éventant doucement de leurs ailes.
Au matin, par tous les pores de cette cage tressée, pénètre le soleil, brûlant dès l’aube, impitoyable.
Le village se compose de quelques cases, ombragées de palmiers et de manguiers, construites dans un abatis, encerclé de toutes parts par la brousse. Ce village n’est d’ailleurs, avec sa paillote-mairie et son église en torchis rose, qu’un centre de réunion passagère. Les indigènes demeurent dans la brousse, à l’habitation. Les notables n’ont ici qu’un pied-à-terre. La semaine, ils vivent, nus ou à peu près, avec leurs femmes et leurs enfants, cherchant le bois de rose et la gomme balata. Le dimanche, ils viennent parfois au village, les hommes en complet blanc, quelques-uns chaussés ; les femmes vêtues de cotonnades multicolores, coiffées du madras ou du « catouri » (qui n’est qu’un panier plat renversé), des anneaux d’or dans les oreilles. Tous vont chanter des cantiques criards et rauques à la messe. Aujourd’hui il y a d’ailleurs un divertissement plus rare que la messe. Il y a réunion politique.
Tous sont électeurs. Peu au courant des vicissitudes parlementaires et métropolitaines. Ils se méfient volontiers des gens venus d’Europe.
« Moi, bon nègre, moi toujou’ dedans », vous disent de vieux diplomates de village, malins et retors comme pas un des villes. Ils se méfient, mais prennent un intérêt passionné aux luttes électorales, par un goût naturel de l’intrigue et surtout par ce besoin irrésistible de parler, cette furie d’éloquence ampoulée qui caractérise les noirs.
Puis, c’est le tour du punch. Et le tafia coule. Le candidat paye à boire. On s’empresse autour de lui. Un homme, tendant des mains bizarres, s’avance. Le personnage va y aller de son shake-hand, avec la cordialité propre à la catégorie des gens en tournée électorale.
— Nom de Dieu ! lui souffle un ami, dans l’oreille, attention ! C’est un lépreux avancé !
Le candidat ne bronche pas. Il a l’habitude. Ce lépreux c’est un bulletin de vote, tout de même. Il met ses mains sur les épaules de l’homme, qui agite ses moignons rongés de taches roses, le tient à bonne distance et clame :