— Mon ami ! un vieil ami de dix ans !

Un soleil blanc tape dru sur la place publique hérissée d’une herbe sèche et coupante. Dans l’air vibrant de chaleur, le tam-tam roule comme pour une danse de guerre. Pas d’ombre. Les prunelles sont douloureuses. Cette chaleur et le suffrage universel, il y a de quoi vous faire éclater la cervelle. Au bout de cette sente s’ouvre la jungle, avec ses orchidées, ses papillons de feu, ses serpents, ses plantes vénéneuses, ses fauves. Le tigre, de temps en temps, vient rôder pas loin de la mairie. Et dès qu’on franchit le seuil de la forêt, comme ils sonnent drôlement ces mots « Les droits de l’homme ! »

A déjeuner, il faut prendre des précautions à cause des mains dont on n’est pas sûr. Autour de la table, mise à l’européenne, circule, désinvolte et empressé, un forçat en souquenille grise, le front ceint d’un bandeau de pirate, la figure jeune et souriante. Il est fort doux et il serait difficile de trouver un meilleur domestique, plus attentif à vos désirs. C’est un transporté français servant les noirs, un « garçon de famille ». Et les noirs l’appellent : Monsieur Auguste.

Après le repas, Monsieur Auguste sollicite de moi la faveur d’un entretien particulier.

— Monsieur, me dit-il, vous qui avez des relations, pouvez-vous demander que l’on me fasse passer de première catégorie ? J’irai ainsi à la ville !

— Comment vous appelez-vous ?

— L… Et Parisien, monsieur, Parisien de Panam ! Ici tout le monde me connaît sous le nom de Monsieur Auguste. Et vous n’aurez que de bons renseignements sur mon compte. Tout le monde vous dira : « Monsieur Auguste, c’est un bon garçon, un « garçon serviable ». Vous comprenez, monsieur, si je pouvais entrer dans une bonne famille, des blancs…

— Très bien. Mais vous avez fait quelque blague, Monsieur Auguste, pour échouer ici ?

— Dame, monsieur, j’ai eu des malheurs. Mais je suis d’une bonne famille.

— Pour combien de temps en avez-vous ?