— Brr ! Il fait froid !
J’étendis une couverture qui nous abrita tous les deux. La nuit était tout à fait venue. Il semblait que l’obscurité nous rapprochât encore. Plût au ciel que le voyage eût duré une nuit entière ! Ma gène avait disparu. Je n’étais plus un collégien timide ; j’entraînais dans une course aventureuse une maîtresse adorée. Rassemblant les rênes dans ma main droite, je glissai ma main gauche à côté de moi. Toutes les audaces ! Je rencontrai une main qui ne se retira pas. Mais dans la montée le cheval ralentit le pas et la main s’échappa doucement de la mienne, comme si la vitesse, plus discrète, eût permis aussi plus de licence.
Bientôt apparurent les deux piliers blancs qui marquaient l’entrée de la propriété.
La maison se composait d’un grand corps de bâtiment flanqué de deux pavillons que de loin on pouvait prendre pour des poivrières. Ma chambre était située au dernier étage de l’un d’eux. Je l’avais choisie pour sa solitude et pour le panorama qui s’étendait sous ses fenêtres : une plaine à ramages et plus magnifiquement décorée de brun, de vert, de jaune vif et de violet qu’un châle des Indes, changeant de couleur à toute heure du jour et moirée par les ombres voyageuses des nuages. A l’horizon une ligne de collines qui, sous les clairs de lune, se transformaient en bleuâtres Himalayas. On logea nos hôtes dans mon pavillon : Charles, dans une petite pièce à côté de moi ; Mme Jouvelin au-dessous. Un couloir faisait communiquer le premier étage du pavillon et le bâtiment central, où logeait ma famille.
Cette première nuit, Charles, profitant du voisinage, était décidé à prolonger notre conversation. Mais j’avais hâte de me trouver seul et de repasser à mon aise les impressions de cette arrivée. Je lui marquai que j’avais sommeil. D’ailleurs je m’endormis fort tard, mes fenêtres ouvertes au cri des grillons, après avoir suivi d’une oreille attentive les bruits légers, au-dessous de moi, de la toilette nocturne de Nourmahal. Le pavillon était si sonore.
Le soleil des vacances flambait dans la glace quand j’ouvris les yeux. Délice de s’éveiller dans cette lumière. La pensée que Nourmahal s’éveillait sous le même toit fit le jour plus éclatant.
Charles frappait déjà à ma porte.
— Allons nous promener, veux-tu ? me dit-il.
— Elle ne sera pas prête avant midi.