En réalité elle fut prête à dix heures et nous reprocha d’être sortis sans elle. Elle était vêtue d’une robe de toile et d’un jersey citron. Ces vêtements d’été dégageaient une voluptueuse fraîcheur. Après déjeuner, mon père voulut faire les honneurs de son domaine. Ce fut une promenade odieuse. J’avais l’impression que tout le monde se liguait pour nous séparer. Charles ne me quittait pas.

Le lendemain, je proposai une promenade en bateau. La rivière était à peu de distance, cachée par une voûte de feuillages. Nous avions une barque à fond plat où j’aimais à passer de longues heures, à la dérive. Mme Jouvelin y prit place en face de moi : Charles s’assit à l’avant. En quelques coups de rames nous gagnâmes le milieu de la rivière. Des taches de soleil trouaient l’eau noire, ridée d’insectes mous, long-pattus. Un tunnel de verdure, avec de-ci, de-là des orifices de feuillage par où l’on apercevait, en médaillons, des prairies émeraude, des chaumes blancs de chaleur.

— J’imagine, dit Nourmahal, que vous devez venir souvent ici.

— Souvent, en effet.

— Je suis sûre que vous êtes poète, sourit-elle. Dites-moi des vers.

J’eus un peu honte d’employer la poésie à des fins aussi galantes. Mais le désir de plaire l’emporta sur mon idéalisme. Nourmahal songeait, les mains sur ses genoux. La barque mal dirigée par moi heurta une souche. Le choc nous jeta l’un sur l’autre. Nous éclatâmes de rire. J’étais très rouge. Je sentis la nécessité de faire quelque chose de décisif. Je pris sa main et je la baisai. Elle l’appuya légèrement sur mes lèvres… et je m’aperçus alors que Charles nous regardait.

Ce regard de Charles ! Comme il me gêna pendant ces trois jours enchantés ! Sa mère ne semblait pas s’apercevoir de ces yeux tristes qui allaient d’elle à moi, à table, en promenade, aux moments les plus imprévus, saisissant un sourire, un éclair de sympathie, une de ces ondes révélatrices qui passent sur les visages. Moi, le regard de l’enfant m’obsédait. Il m’empêchait de m’abandonner à la griserie dont m’emplissaient la présence de Nourmahal, sa gaieté, l’éclat de sa peau et de sa chevelure. Il interrompait, comme un intrus, les minutes de communion silencieuse où il semble que les désirs secrets s’interrogent et s’affrontent. Il m’arriva de haïr ce petit être souffreteux et mélancolique qui cherchait, lui aussi, dans un monde indifférent ou hostile, sa part de tendresse.

Une après-midi, Mme Jouvelin conseilla à son fils d’accompagner mon père qui devait faire en voiture une longue randonnée dans la campagne. Charles ne protesta pas. Il partit. Ma mère nous suivit des yeux, Nourmahal et moi, nous éloignant par un chemin creux qui menait dans les bois. Je crois qu’elle ne voyait pas cette intimité d’un fort bon œil. Elle était trop fine pour ne pas deviner mon premier amour : l’autre femme devenait aussitôt l’ennemie. Elle a toujours regretté son invitation.

Nourmahal marchait à mon côté. Quand nous fûmes à quelque distance de la maison, elle prit mon bras.

— Je ne lui suis pas indifférent, songeais-je.