C’était la centième fois que je me répétais cette phrase, pour m’encourager. Je n’osais plus l’appeler madame et j’ignorais son petit nom. Je le lui demandai.

— Édith ! exclama-t-elle surprise. Comment ! vous ne le saviez pas ?

La journée était chaude. Nous parvînmes au moulin des Frênes dont la roue ne tournait plus depuis longtemps. Un mur en ruines, rongé de lierre, s’affaissait au bord de l’eau immobile où s’étalaient des nymphéas blafards. L’herbe était drue : nous nous assîmes. Je fis de ma veste un coussin pour la tête d’Édith. Son beau corps moulé par la robe de toile s’étendit devant moi. J’étais de plus en plus embarrassé et trop ému pour trouver des mots. Édith, lasse, s’endormit. Décoiffée, une boucle de feu roulant sur son bras nu et replié, elle respirait doucement. Une imperceptible sueur miroitait sur son front.

De son corsage montait un parfum qui se mélangeait à l’odeur de l’herbe et de l’eau. Je voyais sa poitrine se soulever. Elle ne faisait plus qu’un avec la terre, avec les feuilles, avec les fils d’herbe qu’un souffle courbait sur ses joues. Le rythme de sa respiration était celui même du monde. Un même frisson parcourait mon corps, le sien et ces arbres, pressés en masse noire, qui formaient autour de nous un chœur frémissant et muet. Les feuillages baignaient dans un énorme silence vert. A genoux devant cette femme, l’énigme du plaisir me torturait. L’amour était là, tapi sous ces vêtements dont je scrutais tous les plis, sans oser avancer ma main, comme s’ils cachaient un redoutable trésor. Peu à peu ma tête se rapprochait du visage d’Édith. Une force invisible courbait ma nuque. Tout le secret du monde était entre ces lèvres demi-closes, un peu mouillées de salive. Pour la première fois j’aspirais librement, à pleines narines, l’odeur d’un corps de femme, et mêlée à la buée de la terre cette odeur avait je ne sais quoi de fauve qui me donnait envie de mordre. Déchiré par la frénésie de soulever cette robe, de savoir enfin ; paralysé par une incroyable pudeur, j’étouffais, mes lèvres toujours plus près des siennes. La vie m’appelait, stridente. Je n’entendais plus que cette voix, d’autre appel que le sien. Elle me disait : « Voici le fruit ! Mords. Tu sauras tout. Tu seras un homme. Tu seras fort. Tu jouiras ! » J’étais penché sur Édith endormie comme un qui veut faire un mauvais coup et qui hésite.

Mais elle dort…

Il y a tant de mystère autour d’elle et de son corps inconnu. O duperie de la pureté ! Voici que je n’entends plus la fanfare tragique du désir et que je m’incline sur elle, non pas comme un amant victorieux, mais comme un enfant qui veut qu’on le câline.

— Mon petit ! murmure Édith à demi-éveillée.

Timidement ma bouche chercha la sienne. Mais Édith écarte son visage et retient ma tête, entre ses mains, sur sa poitrine si chaude…

Puis, brusquement, elle éclate de rire.

— Nous avons bien dormi, pas vrai ?