Douce et mélancolique journée d’automne que celle de la rentrée ! J’arrivai à Aubenac vers cinq heures, au crépuscule. Quelques feuilles mortes voltigeaient dans la cour de la gare. L’hôtel du Lion d’Asie allumait ses lanternes. Sous les feuillages jaunissants du jardin public, des soldats promenaient leur désœuvrement de sortie. Le quai était désert. Un soleil décapité roulait, à l’horizon, sur des bois sombres ; la rivière se recourbait comme un cimeterre rougi. Personne n’admirait ce spectacle tragique prêt à s’évanouir. Je gravis la rue Jaladis, déjà obscure. Lortal m’avait invité à passer avec lui cette dernière soirée de vacances : nous regagnerions ensemble le collège.
Je n’éprouvais pas la tristesse désolée de jadis, lors de ces rentrées dont l’appréhension empoisonnait les dernières et somptueuses journées de septembre. Cette année serait, j’en étais sûr, ma dernière année de collège : toute de recueillement, d’étude et d’attente. La philosophie allait m’ouvrir des perspectives inconnues sur la vie de l’esprit. Et puis le rideau se lèverait. A mon tour, j’entrerais dans la pièce.
Je me reportais à cette précédente rentrée où Lortal m’avait apparu. Je revoyais — comme je la reverrai toujours — sa silhouette, alors qu’il descendait la pente de la terrasse. Quel changement en moi depuis cette date ! Je souriais en songeant à ma timidité, à mes naïvetés, à mes ignorances de collégien gauche et passionné. Puis ç’avait été la nouvelle amitié, la lutte contre Testard, l’effritement progressif de mes croyances, et ce grand élan vers la vie en qui je pressentais quelque chose de religieux aussi et comme une mystique destinée à remplacer l’autre.
Cette révolution, accomplie en moi, j’en liai le cours à celui de mon amitié. Lortal lui avait donné la première impulsion, moins par des raisonnements — il n’aimait ni les discussions, ni les théories — que par son attitude, ses gestes, sa voix, par cette force inexprimable que je pressentais en lui. Son visage reflétait à la fois l’énergie et la rêverie ; il joignait le cynisme à la délicatesse, la brutalité à la douceur et l’énigme même de cette nature la rendait plus séduisante. Aucun de ceux qu’il voulut attirer ne lui résista jamais. Bien rarement d’ailleurs il se donnait cette peine. Peine inutile, s’il s’agissait de moi, car j’acceptais de lui les pires rebuffades.
Je me suis demandé parfois si Lortal avait jamais aimé personne, hormis lui-même. Mais il s’adorait et se détestait tour à tour, comme s’il eût été, par moments, épris de son double et, par moments, écœuré. En outre, son imagination était si vive ; elle colorait si richement tous les reflets de cet égoïsme, que l’on était bientôt captivé et pour ainsi dire absorbé par cette chatoyante personnalité en lutte incessante avec elle-même. On finissait par prendre à ce conflit plus d’intérêt qu’un Lortal inaccessible au tréfonds de son esprit n’en prenait à voir batailler en lui-même deux êtres opposés. Flegmatique et contemplateur, ce Lortal intime se masquait volontiers de leurs doubles figures ; puis, lassé du jeu, rejetait parfois avec impatience un déguisement qui ne lui convenait plus. Il se révélait alors l’indolent flâneur qui souffle au visage de la vie une bouffée de cigarette de contrebande. Que de fois je l’ai vu, ce Lortal indifférent et lointain, succéder au Lortal amer et cynique, qui se délectait des bons mots de Salayrac ; succéder aussi à l’autre, au confident si délicat, à l’ami si fraternel. Déguisements ? Peut-être. Je ne me suis que bien plus tard posé la question du cabotinage de Lortal. Parfois je doute d’avoir connu de lui autre chose que des défroques. Et pourtant ! tant d’heures d’amitié, dont le souvenir est ineffaçable, ne me permettent guère de m’arrêter à ce jugement. Quoiqu’il soit, ami sincère ou changeant protagoniste d’un drame dont il était le seul spectateur, il m’associa — et Dieu sait si moi j’étais sincère ! — aux émotions réelles ou feintes de sa vie.
Mime prodigieux peut-être, il me joua, dans la solitude du collège, le jeu des passions, celui de la joie, celui du désir, celui de la douleur, celui de la haine et j’en fis ainsi la découverte anticipée. Il m’en resta le goût très vif d’expérimenter par moi-même, mais la réalité manqua toujours de ce vernis dont l’Enchanteur avait su la parer.
Enfin, par un curieux prestige, il entr’ouvrait derrière la mesquinerie des visages et des faits quotidiens des arrière-plans profonds et curieusement éclairés. En cela, il possédait le génie de l’aventure, car l’aventure n’existe que pour ceux qui ont le sens du mystère, pour ceux qui se demandent où vont expirer les dernières rides des actes que nous lançons à chaque minute, d’un geste indifférent, dans les eaux profondes de l’univers. Et c’est avant tout ce trait étrange de son esprit qui me rendit si cher celui qui fut le compagnon impérieux — et peut-être le subtil mystificateur — de mon adolescence.
Toutes ces réflexions ne s’ébauchaient que bien confusément dans ma pensée, lorsque s’ouvrit la porte de l’hôtel de Rochebuque. Le vestibule était sombre : le reflet d’une étroite fenêtre à vitraux plombés jouait sur une armure colossale adossée au mur.
J’entrai dans le salon. La vaste pièce, toutes persiennes closes et tous rideaux tirés, était éclairée par un lustre de bois doré et des candélabres à bougies qui donnaient une lumière jaune et clignotante. Les yeux étaient surpris par cette vibration diffuse et distinguaient mal les objets. Les tapisseries des murs tombaient à grands plis d’ombre. D’un haut portrait, il ne demeurait qu’une tache de sang figé, peut-être la robe d’un magistrat. Les glaces, verdies par le temps, offraient, sous le vacillement des appliques de cuivre, le reflet spectral de quatre visages penchés sur une table de whist : Miromps et sa femme, Lortal et Mlle Dubois de Louvrezac. Un feu de bois brûlait, projetant son rayonnement rouge sur le visage de Mathilde qui, dès l’abord, me parut amaigri.