A mon entrée, Lortal posa ses cartes, se leva et me tendit la main. Ces deux mois l’avaient transformé. Il me sembla plus grand, toujours aussi svelte, mais d’aspect plus vigoureux. Son teint ambré était encore foncé par le hâle. Son visage, son regard avaient quelque chose de nouveau : était-ce fierté, bravade ou simple assurance ?
— Diable ! lui dis-je. Quelle mine tu rapportes de la mer !
Je saluai. Après quelques paroles banales, les joueurs reprirent leur manche. Ils jouaient silencieusement. Le tic-tac d’un cartel mesurait ces heures provinciales. Ne m’intéressant pas au whist, je pouvais tout à mon aise détailler les physionomies vaguement illuminées par le clignotement des bougies et le reflet du foyer. Celle de Mlle Dubois de Louvrezac avait l’impassibilité d’une longue vertu ; un brin de moustache ornait sa lèvre ; le cou maigre émergeait d’une guimpe de dentelle noire. La demoiselle ne m’attirait guère et je concentrai mon attention sur Miromps et sur Mathilde. Césaire-Auguste tendait sa large face vers la flamme qui en avivait encore la couleur brique. Aucun de ses traits ne bougeait ; mais cette impassibilité était bien différente de celle qui figeait les traits de l’unique héritière des Louvrezac. Ce sont les mains du joueur qu’il faut regarder. Celles de Miromps battaient, coupaient, abattaient les cartes avec une souplesse nette, tranchante, mais non sans nervosité. Il tournait parfois vers Mathilde des yeux qui semblaient demander : « Ne vous suis-je pas trop à charge ?… » Et Mathilde répondait par un regard de ses prunelles allongées, un regard affectueux, calme, mais empreint d’une tristesse qui ne m’échappait pas. Je remarquai d’autre part qu’elle ne levait jamais les veux sur Lortal, si ce n’est furtivement, comme avec la crainte de lire sur ce visage des sentiments qu’elle préférait ignorer. Des trois, celui qui semblait le plus à l’aise, c’était sans nul doute mon ami. Il maniait les cartes en joueur consommé, lançant de temps en temps un mot qui déridait Miromps, mais n’amenait qu’un faible sourire sur les lèvres de Mathilde. Il feignait de ne pas s’apercevoir de la froideur et de la contrainte de la jeune femme.
La contemplation de ces trois personnages qui, peu à peu, avaient pris tant de place dans ma vie et qui, si paisiblement assis autour d’une table à jeu, tenaient les rôles d’un drame secret, à moi révélé par hasard, cette contemplation m’absorbait tellement que je n’entendis pas la porte s’ouvrir.
Le chanoine Doublemaze en douillette fine était devant nous.
— Eh ! bien, fit-il, les mains jointes derrière son dos, une petite partie ! Nous sommes au complet, je vois.
— Il y a une place toute prête pour vous, monsieur le grand vicaire, dit Lortal en se levant. Je vous la cède bien volontiers. Les cartes m’assomment.
La brusquerie de mon ami me surprit. Miromps pria le chanoine de s’asseoir, avec une cordialité qui n’était pas jouée. Quant à Mathilde, je fus encore plus étonné de voir le regard soumis et presque suppliant qu’elle attachait sur le prêtre.
M. Doublemaze lui fit compliment de sa mine qui ne me paraissait pas pourtant indiquer des nerfs bien calmes, ni une santé parfaite.
— Vous paraissez en bien meilleur état qu’à votre retour de Bretagne, madame. Je crois que l’air de la mer ne vous valait rien. Vous étiez fort défaite, alors.