Lortal s’arrêta un instant. Nous étions devant le pavillon qui luisait, blême, dans l’ombre.

— Ne lui a-t-il pas persuadé, reprit-il avec rage, de transformer son atelier en oratoire ? Il profite de tout, de sa maladie, de sa nervosité et surtout… Mais je ne peux rien dire, je ne peux pas…

— Jacques, je suis ton ami, risquai-je avec un peu de honte.

— Des idées absurdes ! folles ! Des remords… comme si elle avait commis une faute, irréparable. Comment a-t-il pu deviner ? Comment a-t-il pris cette piste ? Je l’ignore. Il est peut-être allé au hasard. Il est tombé juste et je t’assure qu’il en a profité. Le flair de ces gens est incroyable. Il n’est pas de secrets qu’ils ne devinent. Ils avancent doucement la main et font crier celui qui cachait le mieux sa blessure. On ne peut pas ne pas se trahir avec eux.

Une horloge sonna. Sept coups vibrèrent dans la nuit, par-dessus les arbres du Foirail, sept coups partis de la cathédrale invisible et dont les ondes allaient mourir au loin, vers les champs.

— Il faut rentrer ! dis-je.

— Je n’en reviens pas, reprenait Lortal. Mathilde qui n’avait aucun goût pour les prêtres. Tout juste si elle faisait ses Pâques, comme tout le monde. Rien d’une dévote. Et maintenant je parierais qu’elle va prendre ce Doublemaze pour confesseur. Si ce n’est déjà fait ! Mais je ne peux rien savoir ! Et pourtant, ajouta-t-il âprement, je me défends !

— Tu te défends !

— Naturellement. C’est moi, l’ennemi. Miromps est déjà soumis, cet indomptable, ce hors la loi ! Mais moi ! On a bien deviné tout de suite qu’il fallait m’arracher de la place. Au fond je m’en rends compte et j’enrage : j’ai été le bon levier pour Doublemaze. Un levier, tu m’entends. Imbécile ! Et parbleu ! Il l’a prise par la confidence, la sympathie, la consolation, que sais-je ? Mathilde avait une fibre sensible : l’orgueil. Il a su la toucher. Il lui a fait honte. C’est ainsi qu’il a dompté la première révolte. Maintenant il l’enveloppe de mysticisme : il lui fait lire des livres sur la grâce, l’amour sacré, un tas de fariboles qui grisent les femmes. Ah ! le malin, il savait bien qu’on n’arrache les femmes à l’amour que par l’amour… Et je ne peux rien, rien !

Il y avait une telle désolation dans son accent, quand il prononça ces derniers mots, que je lui serrai le bras avec force. Nous gravîmes le perron. Rien ne pouvait me rapprocher davantage de l’ami, que je sentais si éloigné de moi, si ce n’est de le savoir malheureux.