— Une jeune amie, veuve depuis peu, Mme Jouvelin ; elle m’a promis de venir te voir. Tu seras gentil avec le petit !
Mme Jouvelin a laissé un bien étrange parfum dans ce parloir. Il traîne autour de moi comme une chevelure, entre les arbustes en toile cirée. Jouvelin ! Je n’aime pas son nom. Je baptise la rousse, Nourmahal — en souvenir des Orientales.
Nourmahal ! votre image s’efface un peu, car, malgré mon courage, je ne vous ai pas bien regardée. Je sais pourtant que vous êtes belle. Et vous restez une odeur — l’odeur qui monte des mousselines tièdes en été, lorsqu’on est près des jeunes filles.
Je suis pris dans un tourbillon de souvenirs odorants. Marion, ma bonne, quand j’étais tout petit, je ne voulais pas quitter ses bras, à cause de cette vapeur âcre et douce qu’ils exhalaient. Il y a des femmes qui vous enveloppent d’un nuage fait d’elles-mêmes : on les hume. Et je pense aussi à la buée qui monte des champs lorsque l’orage arrose leur croûte brûlée. Et, quand on ouvrait la porte de l’étable, la nuit, il venait un souffle épais qui étouffait la lanterne : cela aussi sentait la bête vivante. Mon enfance, c’est une gerbe d’odeurs. Quand je mourrai, les bonnes odeurs de ma vie reviendront autour de moi, pour une dernière fête : l’odeur de la miche chaude, l’odeur des châtaigniers en fleur, l’odeur de la rivière à travers les arbres, l’odeur des tilleuls et des seringas de mon jardin, l’odeur des villes que j’ai parcourues — chacune a la sienne propre (Munich sent le caoutchouc brûlé ; Florence, l’iris et l’urine) ; — l’odeur des êtres que j’ai aimés : l’un d’eux sentait le petit pain frais ; l’odeur de Nourmahal ; l’odeur de moi-même, de mon corps adolescent, lorsque, certaines nuits d’été, dans la tiédeur étouffante du dortoir, je respirais mon aisselle avec un plaisir mêlé de honte. Oui, toutes ces bonnes odeurs reflueront, tous ces fantômes parfumés, par milliers, par houles, vers mon lit et je ne sentirai pas l’haleine de la camarde dans l’ombre grésillante de cierges.
— Allons ! me dit ma mère… Au revoir, mon cher petit. Travaille bien. N’oublie pas ton gilet de flanelle. Envoie-nous de bonnes places et de bonnes notes. Nous pensons à toi. Je suis triste de te quitter.
Ma mère essuie une larme.
Des paroles bourdonnent en moi :
— Pourquoi me laissez-vous ? Vous ne comprenez pas que j’étouffe entre ces murs, que mon cœur éclate. Vous ne comprenez pas que je grandis, que la vie m’appelle, que tout le jour je suis seul avec sa voix. Vous m’avez donné des maîtres. Ce n’est pas d’eux que j’avais besoin. Vous qui pourriez m’acheminer si doucement vers la vie, pourquoi m’abandonner ! Tant pis ! J’irai seul vers elle. Je lui demanderai tout ce qui m’a été refusé ; je lui demanderai de me rendre tout l’amour que je porte en moi et que vous n’avez pas su capter. Déjà, je suis si loin de vous, par votre faute !