Mais je ne dis rien. A quoi bon ! Ils ne comprendraient pas.

— L’internat est une excellente école pour l’enfant, dit mon père.

— Il n’y a pas d’éducation dans les établissements de l’État, dit ma tante.

La cloche sonne.


Voici l’étude : les plumes brillantes, le buvard frais, les crayons en bois de rose, si tendres. Mon voisin est un nouveau. Il tourne à droite, à gauche des yeux de lapin effarouché, des yeux fuyants et doux. Il semble un peu « fille ». Je l’observe, tandis qu’il déploie une véritable ingéniosité à perdre son temps sans en avoir l’air. De temps en temps il coule un regard de côté vers moi et sourit.

Je profite d’un moment où le surveillant est inattentif pour décocher un coup de règle dans les jambes du nouveau.

— Comment t’appelles-tu ?

Il me glisse un petit carré de papier. Une écriture allongée, assez niaise. Saint-Alyre ! Et il sourit. Il sourit toujours, avec des lèvres si humbles, des yeux si lâches que j’ai envie de le battre.

Lortal lit, renversé sur son banc, les jambes croisées comme un voyageur. Il lit du bout des doigts. Il ne met pas ses pouces dans ses oreilles, comme nous. Son attitude n’est pas celle d’un écolier, mais celle d’un homme qui s’abandonne au plaisir de la lecture, et qui n’en est pas dupe. Quant à l’ouvrage qu’il tient entre ses mains, c’est un classique : je le reconnais. Mais que de choses inconnues de moi il doit y découvrir, pour plisser ainsi les lèvres. Lortal ne travaille pas ; il ne travaillera jamais. C’est un grand seigneur. J’ai honte de mes manchettes de lustrine ; j’ai honte d’avoir eu le prix d’excellence ; honte de ma science et de mon effort devant tant de sagesse indolente. D’ailleurs, que peut-on apprendre dans cette salle d’étude aux vitres dépolies ? Apprendre ! il suffit de se promener ou de pêcher à la ligne. Le soleil, les arbres, l’eau, les blés qui se creusent sous le vent, voilà qui vous apprend quelque chose. Le jardin des racines grecques a-t-il quelque rapport avec le jardin des choses créées ? Il me semble que toute connaissance a un goût, un poids, une odeur comme une chair. Il n’y a qu’à cueillir, à lever le bras dans la fraîcheur des feuilles. L’Éden ! N’était-ce pas le verger de l’esprit ? Le bien et le mal pendaient aux branches de l’arbre comme de gros fruits mûrs. L’arbre n’était certainement pas un pommier, mais un arbre au beau nom, comme le mancenillier, un arbre d’une dangereuse mélancolie. Ses branches effilaient toutes les musiques du monde en éveil. Le serpent balançait un triangle d’émail vert entre deux globes de feu. Ève le regardait avec bienveillance, car il était beau comme un collier. Elle aussi avait envie de mordre dans cette science, pulpe sucrée, lisse comme la peau de ses bras, de sa nuque qui frissonne à l’haleine des jardins célestes. Ève ! Je l’imaginais mal, un peu à la manière d’une statue, neigeuse dans le réseau des feuillages, couronnée d’un croissant roux qui fauchait l’ombre autour d’elle. Mais tant de candeur était d’évocation difficile…