J’ouvris mon Racine expurgé par le R. P. Pons, S. J. Il s’ouvrit sur ce vers :

Mit Claude dans mes bras et Rome à mes genoux.

Mais je savais bien qu’il fallait lire, en dépit du Père :

Mit Claude dans mon lit…

Ève ! L’impératrice ! Le soir empourpre les vitres floconneuses. Saint-Alyre ondule ses boucles avec son porte-plume.

III

L’année scolaire débutait par une retraite de trois jours. Nos maîtres, pour chasser les souvenirs des vacances, nous imposaient la solitude et la méditation. Il était interdit de recevoir des lettres ou des visites. Une discipline spirituelle de tous les instants devait mater les écarts de notre imagination.

Les oreilles bourdonnantes de sermons, de cantiques et de prières, les meilleurs d’entre nous s’exerçaient ainsi, dans le silence de l’étude ou l’ombre de la chapelle, à aiguiser un scalpel qui plus tard trancherait à vif dans leurs bonheurs. Incapables de ces fortes et logiques méditations qu’ont enseignées les saints — austère gymnastique de l’esprit — nous errions à la dérive selon les méandres d’une piété rêveuse, d’une mélancolie dont la volupté émouvait déjà nos fibres les plus intimes. En revanche, nous apprenions à démêler l’écheveau de nos naissantes passions, à scruter les mobiles de nos moindres actes, à reconnaître le péché sous ses formes les plus innocentes. La confession nous révélait l’angoisse du scrupule et la douceur de l’aveu, l’abandon des confidences secrètes. Nous nous interrogions comme des amants qui ne sont pas sûrs de leurs cœurs. Nous surveillions en nous les nuances si changeantes de l’amour divin, et déjà nous en éprouvions les heures brûlantes ou glacées. Celui qui a découvert Dieu demeure altéré de lui ; mais Dieu se dérobe et c’est le supplice de l’attente ; et c’est la sécheresse, l’ennui, le désespoir, tous les tourments de l’autre amour.

Cet entraînement mystique affinait les âmes à l’extrême, en peu de temps. Je revois quelques-uns de ces visages creusés d’extases précoces ; des yeux languissants, des nuques pliées dans l’oraison comme sous une caresse invisible ; quelque chose enfin dans ces adolescents de trop penché, de trop frêle et de trop ardent. Je les revois dans l’ombre de la chapelle ouverte tous les soirs, pendant la récréation, à ceux que rebutaient les jeux et les bourrades. Nous étions quelques-uns à chercher l’île déserte. C’était Tissandier avec son nez mince, ses cheveux filasse, si grand et si voûté pour son âge, qui demeurait agenouillé, les yeux mi-clos, sans un mouvement, sans apercevoir que son livre d’heures était tourné à l’envers ; Bos, courtaud, très brun, un vrai Méridional qui avait toujours des prunelles de fiévreux ; et aussi Toupine, l’efflanqué, le balourd Toupine, qui venait s’asseoir dans la nef obscure, encore parfumée de l’encens matinal. Pourquoi ? Parfois, dans le silence, nous l’entendions croquer discrètement une noisette. Deux cierges brûlaient à l’autel. Les derniers rayons du jour filtraient à travers les vitraux, irisant une boucle, la blancheur d’une main. La porte s’ouvrait. Des rumeurs s’engouffraient, des voix, le claquement du ballon. Puis de nouveau la paix, la paix fraîche du cloître.

Lorsque je me souviens de ces heures et de ces visages, je songe aux plantes que les jardiniers forcent dans les serres, à des lis trop blancs, à des fleurs maladives, à ces tissus éclatants et fragiles qu’un coup de soleil trop vif ou qu’une bise trop âpre fripera !