La retraite commença.

J’aimais ces journées d’où toute occupation profane était bannie. Dans la suite des mois scolaires — file interminable et grise — elles s’ouvraient comme des sous-bois : tunnels de verdure où la lumière danse entre des colonnes d’ombre. Le collège prenait alors quelque douceur ; les camarades étaient moins brutaux ; les maîtres, plus affectueux. Pendant les études, le surveillant n’avait pas à punir : tous étaient absorbés dans une torpeur, faite pour la plupart de piété et de paresse.

Cette année-là, le prédicateur était un Jésuite, le Père Nicklaus. Deux fois par jour pour tout le monde, trois fois pour les premiers communiants, le Père montait en chaire. C’était un homme long et sec, au visage parcheminé. Un lorgnon chevauchait le nez mince et courbe. La voix était belle. Il parlait avec peu de gestes, frappant parfois de la paume le rebord de bois poli. Au sermon du soir, on n’allumait les cierges que pour la bénédiction qui suivait. Le Père parlait alors dans l’ombre ; on distinguait seulement le reflet spectral du surplis, le scintillement furtif des verres. Mais sa voix roulait sous les voûtes, tour à tour suppliante, menaçante, câline, éclatant en brusques éclats ou grondant comme l’orage qui s’éloigne, tranchante, impérieuse et de nouveau onctueuse, insinuante, voilée. Merveilleux comédien du Seigneur ! Il connaissait tous les accents de l’amour et de l’indignation, les inflexions les plus maternelles de la tendresse, les notes graves du justicier. Ce flot de paroles entraînait les plus rebelles, pénétrait les esprits, amollissait les cœurs et, l’office terminé, jetait aux pieds du Père, qui signait leur front d’un pouce jaune et froid, les collégiens pantelants.

Ce soir-là, le P. Nicklaus prit pour texte de son sermon ces paroles farouches :

Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme un sarment ; il séchera et on le jettera au feu et il brûlera !

Péché et damnation ! Quels leviers pour peser sur ces âmes d’enfants et d’adolescents ! Le P. Nicklaus ne se faisait pas faute d’en user.

Des gouffres de feu s’ouvraient à chacun de nos pas. Le péché était partout, précédant le châtiment. Le Maudit avait tendu sur le monde et ses splendeurs un filet où trébuchaient les imprudents, et dont ils n’arrachaient les mailles qu’en déchirant leur chair. Le damné guettait sa proie à toute heure. Malheur à qui ne veillait point ! Si la mort le surprenait, coupable, il roulait dans la géhenne où les supplices ne cessent pas. Une imagerie forcenée matérialisait pour nous les peines qui attendaient notre faiblesse : torrents de poix, cataractes de bitume, citernes de plomb fondu, lacs d’huile bouillante où plongent des grappes de réprouvés. Et des comparaisons, des métaphores, toute une glose de bourreaux, méticuleuse, subtile. Les flammes de l’enfer ne consument pas, mais elles pénètrent toutes les parcelles de la chair damnée ; leur ardeur est plus vive que celle du feu grégeois, qui ronge comme une lèpre les corps où il s’attache ; elles sont à la fois matérielles et immatérielles et l’âme même du pécheur endure cette ardeur épouvantable. Ceux que Dieu a rejetés brûlent et craquent comme des sarments. La soif les tenaille. Et jamais une gorgée d’eau. Jamais ils ne poseront leur langue craquelée sur ces cristaux embués de fraîche vapeur qu’un atroce mirage leur présente. Soif ! Toujours soif ! Recueillez-vous, mes enfants, et imaginez ce que signifient ces mots : toujours soif.

Et, fermant les yeux, nous évoquions des courses torrides, des plaines calcinées, nos pieds brûlés par le sable, sous les javelots de cuivre du soleil, haletant vers d’illusoires palmes…

Dans le silence irrité de mon cœur, je me disais :