— Mensonges ! Mensonges ! Comment la félicité de Dieu n’est-elle pas troublée par ces cris d’angoisse ! Comment Dieu n’entend-il pas les damnés ? Comment la soif des victimes n’altère-t-elle pas Dieu ?
Une révolte crispait mes mains jointes, en songeant à ces saints, à ces tribus d’anges et d’archanges, aux favoris du Seigneur qui n’entendaient pas la clameur de souffrance et de rage, la clameur souterraine des Ardents.
— Mon Dieu ! Mon Dieu ! Cela n’est pas possible ! Vous n’avez pas voulu que la souffrance fût sans fin. Vous n’avez pas voulu que le bonheur fût pour les uns, la douleur pour les autres et que les parts ne fussent jamais changées ! Que serait votre Ciel s’il y avait un Enfer ! Vous ne pourriez y demeurer, Seigneur ! Vous iriez souffrir avec les maudits.
Je suis de cœur avec les damnés. Mais l’éternité m’épouvante. Le P. Nicklaus se plaît à donner le vertige à notre raison. Terrible jeu que de révéler l’infini à un cerveau d’enfant. C’est lui faire faire provision d’angoisse pour la vie. Infini truqué et mélodramatique que celui du Père, mais il suffit à dresser devant nous un mur de ténèbres dont l’ombre s’allongera sur nos jours et sur notre pensée, contre lequel butera notre raison. La voici, tournoyante, affolée, la raison. L’enfant s’aperçoit avec stupeur que son univers vacille. Le prêtre profite du vertige.
Il enfonce en nous cette idée de l’éternité, douloureuse comme une épine : « Essayez de vous représenter, mes enfants, une sphère de diamant aussi grande, mille fois plus grande que la terre. Imaginez qu’un oiseau vienne chaque siècle effleurer d’un coup d’aile ce bloc inaltérable. Essayez d’estimer les milliards et les milliards d’années nécessaires pour que le diamant soit usé par l’aile de l’oiseau. Vous n’y parviendrez pas. Mais à supposer que vous réussissiez à réaliser ce fabuleux total, ces myriades de jours, de mois et d’ans ne seraient rien, pas une minute, pas une seconde, par rapport à l’éternité. »
Sophisme puéril dont je flaire l’artifice. Cependant l’éternité pèse sur moi, suspendue aux voûtes de la chapelle. Elle pèse sur tous ces jeunes fronts que jaunit la flamme des cierges, tandis que, sous le ciel d’octobre, s’incendie le dôme des forêts. Premier contact avec l’infini. Un éclair illumine l’abîme trompeur qui est au delà du temps et de l’espace. L’âme recule, effarée. L’œil vif du Jésuite cherche sur les bancs obscurs les élus, les sensibles que ce frisson marquera pour toujours, en qui s’est plantée la lame empoisonnée de l’angoisse. Ils ne l’arracheront plus, cette lame ! Et combien, des années et des années plus tard, croyant avoir épuisé toute l’enquête humaine, altérés encore de la vieille soif de l’au-delà, reviendront à lui, proie docile : « Mon Père, donnez-nous quelque chose qui ne passe point ! Mon Père, donnez-nous l’éternité ! »
Un geste final de bénédiction s’esquisse sur une fresque embrasée.
Les cierges du chœur s’allument. L’abbé Poncebique a pris sa place à l’harmonium. On chante une prose latine dont j’aime le rythme :
Procul recedant somnia
Et noctium phantasmata