— Des fils de famille ! Ils faisaient l’orgueil et la fortune du père Sauvalet. Quand les uns partaient, d’autres arrivaient. Je n’ai jamais su pourquoi. Des gaillards, vous savez ! Si vous aviez vu Juan de Carcamo ou Andreas Acevado y Meneses, vêtus de noir — et quelle coupe ! — s’approcher de la Table de Communion, les jours de fête ! Tous les bourgeois de la ville les lorgnaient. Souples, visages maigres, couleur d’olive, cheveux plaqués. Très beaux vraiment. Et si graves, si recueillis, les bras croisés ! Ils édifiaient tout le monde, les femmes surtout ! Tous les soirs, naturellement, ils sautaient le mur. Sauvalet le savait, mais bast ! Il se rattrapait avec les factures de vaisselle cassée qu’on lui apportait le lendemain. C’était un homme qui connaissait son métier d’éducateur.
Le scandale sort de la bouche de Lortal. J’écoute. A mesure qu’il parle, un travail se fait en moi. Je ne sais rien de lui, sinon que sa voix est ironique, lointaine, que ses paroles ont une saveur amère et délectable. Le sens même de ses mots importe peu ; ce qui résonne si étrangement dans mon cœur, c’est leur accent : je ne sais quoi qui fait plaisir et peine, je ne sais quoi de coupable.
Lortal m’explique les raisons de l’amitié que lui témoigne Fourmeliès.
— Il a beaucoup connu mon oncle Joachim de Los, celui qui est devenu mon tuteur à la mort de mon père. Ils ont été très liés pendant leur jeunesse.
Il s’arrête un instant, songeur, puis reprend :
— Un homme étonnant que Joachim. Mon meilleur ami ! Je sortais chez lui deux fois par semaine. Il possédait à A… une maison, un peu en dehors de la ville, avec une vérandah et un jardin sombre entre des murs très hauts et dont les allées n’étaient jamais ratissées. Il y avait des rosiers sauvages et aussi des plantes exotiques dont les feuilles étaient hérissées de piquants, des plantes pareilles à des bêtes grasses et sournoises. Les soirs d’été, le jardin de Joachim sentait si fort qu’on se serait cru dans une cuve de parfums. On n’entendait plus que les grillons et les crapauds. Mon oncle vivait en sauvage. Il recevait très peu — presque jamais d’hommes, mais il a eu chez lui quelques belles créatures…
— Des créatures ?
— Oui. Des femmes, quoi ! Cela scandalisait les bonnes gens. Mais mon oncle ne se souciait pas de l’opinion. Les vieux messieurs nommaient sa maison la Folie de Los. Pauvre Folie ! Elle est vendue, maintenant…
— Tu voyais, toi, les femmes qui venaient chez ton oncle ?
— Naturellement. Il ne les cachait pas. C’est Elsa Brünner qui m’a fait fumer ma première cigarette. La grande pianiste, tu sais. Elle avait des bandeaux noirs, les bras toujours nus et un grain de beauté sur l’épaule. Si tu l’avais entendue !