Comme je voudrais l’avoir entendue ! Et j’imagine le salon de la Folie, les fenêtres ouvertes sur le jardin, l’odeur nocturne des roses, la nuque et les bras nus de la femme, la blancheur du clavier. Lortal l’avait-il embrassée ?
Ces vacances, j’avais embrassé Léa, une bonne de ma mère, qui venait le soir m’emprunter des livres. Je lui prêtais Manon Lescaut et Paul et Virginie pour lui donner des idées ! Elle était belle et portait le foulard des Bordelaises. Elle se penchait sur mon épaule pour lire les passages que je lui indiquais comme les plus émouvants. Un soir, je posai mes lèvres sur son cou dont le velours frôlait ma nuque. Elle se sauva en riant, tandis que je demeurais, dévoré de honte et mourant du désir de la suivre.
Un trouble m’envahissait à suivre la démarche des femmes, le mouvement de leurs bras et de leurs jambes, l’ondulation de leurs bustes. Leurs gestes avaient des significations secrètes, révélant le mystère des corps, juste assez pour me désespérer.
Et puis j’étais jaloux de toutes — même des inconnues. L’idée qu’une femme pouvait se déshabiller devant un homme me révoltait. Toute image trop vive me causait une souffrance. J’éprouvais parfois le désir d’être pris entre des bras dont je n’imaginais même pas à quel point ils peuvent être doux. Mais que souhaiter de plus ? Pourtant il y avait autre chose que je pressentais dans cette inquiétude et ce déchirement.
Et cette envie folle de me cacher dans le cabinet de toilette de la cousine Nelly ? L’idée d’apercevoir Nelly dévêtue me causait un vertige. Comment concilier tout cela ?
Lortal remuait en moi, par la seule évocation de la musicienne au crépuscule, mille choses ardentes et tristes que je ne pouvais approfondir. Je me sentis auprès de lui, tout d’un coup, si pauvre, si humble, si abandonné, que je glissai mon bras sous le sien.
Il me regarda avec une surprise vite réprimée, mais qui ne m’échappa point. Gêné, je cherchais à dégager mon bras. Il le retint. Pour ce mouvement, je lui aurais donné, en cette minute, ma vie.
— Vous étiez heureux, là-bas, lui dis-je. Comme vous allez vous ennuyer ici !
Il ne répondit pas.
Après quelques instants de silence :