Sa voix traîne un peu sur le « vous ». Il remit sur mon épaule la main qu’il avait retirée tout à l’heure.

J’éprouvai un sentiment étrange au contact de ce prêtre immobile dans sa robe noire, de cet inconnu dont les paroles trouvaient en moi une résonance si profonde. De nouveau, la différence m’apparut entre le personnage qui, la veille encore, déclamait dans la chaire et ce confesseur attentif dont je devinais que, lui aussi, il avait dû traverser tant de choses mystérieuses, se pencher sur tant d’êtres, écouter tant de confidences. Et comme il devait bien parler aux femmes ! Bizarre association, je songeai à Lortal. La voix du Père avait un pouvoir semblable, un pouvoir d’envoûtement. Monotone, elle vous enveloppait d’une torpeur attendrie où les larmes étaient prêtes à jaillir. Elle ouvrait les portes d’un monde où la charité et le repentir s’épanchent comme des sources. Celle de Lortal aussi ouvrait un monde… un autre. Je m’abandonnai à cette caresse intérieure.

— Oui, mon enfant, disait le Père, je ne vous ai vu que quelques instants et cependant je vous connais. J’ai pénétré le fond de votre cœur. Il est pur, ce cœur ; il est vibrant et généreux ; il s’ouvre à tous les appels ; il voudrait contenir le monde ; il voudrait battre à se rompre, épuiser toute la force de son sang. Il vous semble que vous n’aimerez jamais assez, ni assez fort, ni assez d’êtres. Vous portez en vous le besoin de vous donner. Vous allez comme le lévite qui marche à l’offrande et présente les corbeilles, votre cœur nu exposé sur vos mains. Mon pauvre enfant, que de dangers vous menacent sur la route !

Il a deviné cette force qui me travaille ; il a exprimé l’indéfinissable qui vit en moi. J’éprouve un orgueil qu’il ait lu tout cela. En même temps, il m’attendrit sur moi-même. Et je suis là, dans ses mains, docile, prêt à tous les aveux…

— Avez-vous toujours été très pieux ?

— Je crois que oui, mon Père. Autrefois, si j’avais de la peine, je me réfugiais toujours à la chapelle.

— Dieu était pour vous un ami. Vous lui parliez. Il vous répondait. Votre premier ami, n’est-ce pas ? En avez-vous eu d’autres ? Non. Rien que des camarades ? Vous ne vous confiez à personne… C’est de l’orgueil, cela. Une cause de votre tristesse. Les humbles sont joyeux. Mais Dieu n’est-il plus une consolation pour vous ?

Je n’ose répondre.

— Dites moi tout, Paul, car je puis tout entendre. Il vous semble parfois que Dieu s’éloigne de votre cœur, qu’il remonte là-haut, dans les lieux inaccessibles. Lui parti, il ne reste en vous que froideur, inquiétude, désespoir peut-être. L’acedia, disaient les Pères.

Je baisse la tête.