— Je m’en doutais. C’est un grand signe que de s’ennuyer de Dieu — peut-être même un signe d’élection, ajouta-t-il avec une inflexion insinuante.

— Et votre foi, votre foi d’enfant ? La foi de votre première communion, l’avez-vous gardée ? Avez-vous des doutes ? Votre raison vous tend-elle des pièges ? Avez-vous perdu la certitude du cœur ?

— Non, mon Père. Mais il se fait de grands changements en moi-même. Je ne les comprends pas bien. Autrefois, je priais et je trouvais l’apaisement. J’étais un enfant, aussitôt bercé, aussitôt consolé. Je ne désirais pas autre chose que cette paix. La discipline elle-même ne m’était pas pénible. Aujourd’hui…

— Parlez sans crainte.

— Aujourd’hui, — pardonnez-moi si je blasphème, — la prière ne me satisfait plus. Je suis inquiet, altéré de choses lointaines. J’étouffe dans ces murs où j’ai vécu. Il me semble qu’il y a au delà un univers plein de secrets et qui m’attend…

— Et plein d’amertume. Bientôt vous aborderez la vie et vous verrez, vous que Dieu a marqué pour être à part du troupeau. Vous verrez, quand vous serez parmi les hommes ! En attendant, l’esprit du monde s’empare de vous. Il vous éloigne de ce sanctuaire où vous veniez vous blottir près du Christ. Il suscite, dans la brume de votre imagination, des mirages : tout cela doit être à toi, murmure-t-il. Tout cela : poussière et cendre !

Il réfléchit ; puis, plus près de moi :

— Ne vous semble-t-il pas qu’il se lève en vous comme une force ? Si ! — Vous vous sentez vigoureux, avide, rayonnant d’énergie, prêt à forcer tous les vergers de la terre. Puis, le jour suivant, la force vous abandonne ; vous tombez dans une morne langueur ; un voile recouvre le monde. Non, il n’y aura rien pour vous des splendeurs entrevues ; vous ne serez jamais heureux, jamais aimé…

— Oh ! Oui, mon Père, jamais aimé, jamais aimé… m’écriai-je, bouleversé par une description aussi exacte.

Le Père sourit. Nous parlions presque joue à joue. Je distinguai chaque ride de son visage, les veines de ses tempes, tout le détail des traits : les lèvres minces, le nez busqué, le front large et barré de deux sillons. Une flamme brûle dans ses yeux, glisse entre les cils, comme la lueur d’une lampe à travers des persiennes bien closes.