Comme il est bon et douloureux de voir son âme mise à nu !
— Ces vacances, à la campagne, n’avez-vous pas découvert des choses inconnues ! N’avez-vous pas remarqué la tiédeur du vent, l’odeur de l’herbe, mille parfums, mille saveurs que vous ne soupçonniez pas autrefois ? — Oui, je ne me trompe pas. — Le visage caressé par la brise, froissant une feuille, une poignée d’herbe, c’était comme si la vie de la terre passait en vous !
Lointain, comme s’il se parlait à lui-même :
— L’éveil ! murmura-t-il… Ne vous venait-il pas alors des désirs étranges ? N’avez-vous jamais eu auprès de vous un ami ? N’avez-vous pas eu envie de prendre sa main ?
— Non, jamais, mon Père.
— Parlez-moi sincèrement. L’amour qui vous préoccupe tant, celui que vous cherchez dans vos poètes, celui que vous avez rêvé dans le silence des bois — la nature est si souvent complice de nos sens ! — cet amour qui vous paraît le but suprême de la vie, ce n’est plus, n’est-ce pas ? le sentiment si pur qui vous rapprochait de Dieu ? — Oh ! ne le niez pas ! Ce n’est plus le même ! Il n’y a plus de place pour Dieu seul dans votre cœur.
— Mon Père, je vous jure…
— Ne jurez pas, mon enfant. L’esprit du mal est très fort. Il revêt mille figures toutes plus séduisantes les unes que les autres. Il se dissimule dans les créations les plus éclatantes de Dieu ; il se cache dans les fleurs et dans les vers des poètes ; il nous tend une perpétuelle embûche. Il souille les plus beaux spectacles ; il nous empêche de dépasser les apparences terrestres. Ses poisons sont subtils et se glissent dans les souffles les plus embaumés. Mon enfant, le péché est partout. Mais le péché se fait un masque charmant. Le péché vous parle par la bouche d’un ami ; ses accents sont ceux de la tendresse et de l’amitié. N’en doutez pas. Ces appels qui vous semblent venir de l’inconnu, ce goût de vivre, vos mélancolies elles-mêmes et vos désespoirs : ce sont les mille voix du péché.
Il parlait bas. De plus en plus bas. Je sentais son souffle sur mon oreille.
— Le péché prend la forme de la femme. Oh ! certes, il est de pures amours, de saintes affections. Dieu bénira votre union, si plus tard vous êtes appelé à l’état du mariage. Mais le temps n’est pas venu d’y songer. Cet amour, qui tout entier allait vers Dieu, vous l’avez détourné vers ses créatures. Oh ! je vous crois pur, mon enfant, pur quant aux actes. Mais votre pensée a-t-elle évité toute souillure ? N’avez-vous pas cherché la clef de mystères avilissants ? Ce bien-être sensuel, que vous m’avez avoué sentir par bouffées, ne vous a-t-il jamais incité à imaginer d’autres plaisirs ? Je le crains ; je le crains. Vous vous êtes sans doute trouvé quelquefois auprès de femmes jeunes, agréables. N’éprouviez-vous pas quelque trouble ? Si. N’ayez pas honte, mon enfant, toutes ces faiblesses sont le propre de notre serve humanité. N’avez-vous pas souhaité toucher ces cheveux, ce visage, ces épaules ? N’avez-vous pas frémi au contact d’une main ? Et surtout n’avez-vous pas songé qu’il était possible de trouver avec une femme cette communion que vous ne trouviez plus avec Dieu ?