Ou bien, est-ce pour mieux me briser qu’il profite de mon abandon ?
Mon cœur se referme. Il me paraît qu’on l’a voulu forcer. J’ai honte.
Le Père a-t-il deviné ce sursaut ? Il se redresse. Le voici dur, triomphant de ma faiblesse, de la sienne peut-être :
— Mon enfant, l’Ennemi se sert de la femme pour vous entraîner à l’abîme. La femme est l’amorce du Malin. Outre ses séductions naturelles, elle se sert, pour vous atteindre, de l’art, de la poésie, de cette beauté que vous croyez spirituelle et qui n’est que le prestige de vos sens. La femme rend captive l’âme de l’homme, a dit l’Écriture, et le Sage l’a jugée amère comme la mort. Elle vous écrasera la tête.
« Vous me disiez tout à l’heure qu’un rideau vous semblait se lever sur le monde. Mon enfant, ce que ce rideau va vous découvrir n’est qu’illusion, vains simulacres ! Si vous vous approchez pour les étreindre, vous n’embrasserez que cendre et que pourriture.
« Vous avez besoin d’aimer. Tout votre être appelle l’amour. Cette soif, vous ne l’apaiserez pas parmi les hommes. Les amis vous trahiront, la femme vous trahira. Les plus ardentes flammes s’éteignent vite. Je souhaite que Dieu vous épargne cette agonie de voir mourir ce que l’on a cru éternel. Cette communion que vous rêvez entre deux créatures ! Mensonge, folie. Au fond de toute passion, le doute, l’inquiétude, le remords. L’amour humain n’est qu’une haine déguisée.
« Ce royaume de délices, dont la perspective vous émeut dans le secret de votre cœur, vous en aurez vite parcouru tous les détours. Il ne vous restera qu’amertume. Vous connaîtrez ce qui demeure du plaisir : la honte. Le plaisir charnel souillera votre corps et votre esprit. Vous traînerez la volupté comme un boulet !
« Et même, s’il vous arrivait de trouver en une créature l’apaisement de votre cœur, songez que cette créature est périssable, que la mort la ronge lentement, comme vous, comme moi ; qu’elle vieillira, qu’elle se défera fibre par fibre entre vos bras impuissants. Un jour, c’est un squelette que vous presserez sur votre poitrine, une poignée d’ossements que vous étreindrez. La mort ! La mort partout ! Et vous, avide d’éternité…
« Vous n’êtes pas fait pour le monde. Dieu vous réserve à d’autres délices. Vous avez entrevu la lumière. Vous ne pourrez plus vous en passer. Rien ne rassasie plus qui a goûté le sang du Christ. L’infini vous a mordu. Mortifiez cette chair qui vous égare, cette chair vouée à la corruption. Rejetez de vous l’ami dont les paroles sont erreur, la femme dont le désir vous écarte de Dieu. Soyez impitoyable pour sauver votre âme : elle n’a pas de prix ! »