Ensuite, c’est la classe. Notre professeur, l’abbé Gerboux, a le front et les joues couturés de petite vérole, un visage rond, des yeux en boule sous ses verres. Il parle d’une voix sèche, désagréable, et manque de souffle. C’est un maître médiocre. Il prépare les élèves de Saint-Julien au baccalauréat, depuis quinze ans, enseignant à la fois, selon la méthode des collèges religieux, le latin, le grec, la littérature française, l’histoire et la géographie. Et quel enseignement ! Les tragédies classiques expurgées, les Provinciales raccourcies, le Tartufe revu et corrigé par un chanoine, Voltaire réduit à cinq cents vers de Zaïre et quatre pages de Zadig, des tronçons de Lamartine, de Hugo, de Musset.

La pensée était châtrée, sournoisement. L’Union chrétienne des librairies répandait par milliers, à l’usage des établissements bien pensants, des textes dont je découvrais peu à peu le maquillage pudibond ou dévot. Le jour où il m’advint de comparer la véritable scène V du quatrième acte de Tartufe avec la version du chanoine X…, je fus pris d’un accès de rage. Ce fut ma première révolte.

Je n’aimais pas l’abbé Gerboux qui, d’ailleurs, me rendait bien mon antipathie. Gerboux présidait une congrégation formée par les élèves de toutes les divisions qui se distinguaient par leur piété. Il avait cru flairer en moi une proie facile et sollicité ma candidature à la congrégation dont j’aurais rehaussé l’éclat, étant le premier de ma classe. Mais ma répulsion était trop forte. Elle ne demeura pas inaperçue de Gerboux. Dès lors il me poursuivit de son hostilité. Il mêla d’abord un fiel douceâtre à ses prévenances, glissa à de vagues menaces, puis ne dissimula plus qu’il me considérait comme une brebis égarée. Il s’entretenait souvent à mon sujet avec Testard. Celui-ci prenait encore ma défense. Mais une commune antipathie les unissait contre Lortal.

Ils soupçonnaient que cet étrange garçon, — plus mûr que nous tous, — autour duquel se groupaient les élèves les plus intelligents et aussi les plus indisciplinés, exerçait une influence sur l’esprit de la division. A ce souci se joignait chez Testard un sentiment curieux chez un prêtre, — et sans doute inconscient, — la jalousie.

Le pouvoir de Lortal ne se faisait sentir sur aucun de ceux qui l’entouraient : Lupé, Maclas, Saint-Alyre, avec plus de force que sur moi. Testard s’en apercevait bien et de là son rapprochement avec Gerboux en vue de nous séparer et d’isoler Lortal.

En vérité, j’étais moi-même surpris du changement que j’observais en moi et dont il me fallait reconnaître que mon ami était l’artisan, indifférent sans doute, mais efficace. Toutes les contraintes que j’avais acceptées jusqu’ici, toutes les vertus d’obéissance et d’humilité que l’on nous prêchait sans répit, me devenaient de plus en plus odieuses. La satisfaction du devoir accompli n’était plus qu’un condiment bien fade à cette vie plus fade encore, enserrée entre ces murs gris. Deux années me séparaient encore de l’autre vie, de la vraie, de celle que j’espérais avec tant de ferveur, malgré les paroles désabusées du P. Nicklaus. Deux années ! Quelle interminable série de jours à passer sous les yeux de l’abbé Testard ! Moi qui m’étais jadis si doucement plié à ce petit monde, souffrant, il est vrai, de ma solitude, mais appliqué à mes besognes, engourdi par le rythme régulier des jours, depuis que Lortal était là, l’appareil coutumier de l’existence m’écœurait.

Étrange situation que celle de mon ami. Lortal vivait de la même vie que nous ; il avait sa place à l’étude et au réfectoire comme nous ; c’était un élève comme nous, et même fort paresseux. Et pourtant, maîtres et camarades avaient saisi l’élément subtil qui le séparait d’eux. Testard, qui le détestait, n’osa jamais le punir. Gerboux se contentait de tourner férocement vers lui ses prunelles en boule. L’abbé Mirepuy, le professeur de philosophie, avait un penchant pour cet élève intelligent qui travaillait si mal. Quant au supérieur Fourmeliès, il avait coutume, en passant dans la cour ou au réfectoire, d’adresser cordialement la parole à Lortal.

Quand j’évoque maintenant la figure de Lortal, je songe à ces capitaines d’aventure qui n’ont jamais manqué de matelots pour les plus lointaines et les plus dangereuses traversées. Mon ami était de leur famille. Il possédait le don de gagner le cœur des hommes, et l’art, même en les tourmentant, de ne point les perdre.

Car Lortal était cruel. Je n’ai jamais bien démêlé ce qu’il y avait de volontaire et d’instinctif dans ce caractère. Lortal prenait-il plaisir à faire souffrir ceux qui s’attachaient à lui ? Obéissait-il à sa fantaisie, ignorant ou insoucieux de la peine d’un ami ? Je ne saurais, même aujourd’hui, dans le recueillement du souvenir, me prononcer. Toujours est-il que sa nature, pleine de sursauts imprévus, me réserva, dès le début de notre amitié, bien des étonnements — souvent douloureux.