Deux fois par semaine, la division allait en promenade sous la conduite de Testard. On marchait trois par trois, suivant le vieil adage pédagogique : nunquam duo, semper tres. Le silence n’était rompu qu’à la sortie de la ville. L’hiver, la promenade avait lieu au début de l’après-midi ; on suivait une route quelconque, sous la pluie fine, entre des champs lépreux et des bois effeuillés, sans but, sans joie. L’été, on partait à quatre et l’on ne revenait qu’à la nuit ; on prenait des sentiers à travers bois, et c’étaient de longues haltes, sous les arbres, auprès des ruisseaux. Alors on pouvait emporter un livre et lire, couché par terre, avec des fils d’herbe entre les pages, des ronds de soleil et de grandes portées d’ombre. Mais, hiver ou été, la traversée de la ville en troupeau me remplissait de honte. Et s’il m’arrivait de croiser une personne de connaissance — cette année-là, je redoutais Mme Jouvelin à l’égal de la mort, — je rougissais en soulevant ma casquette.

La grande affaire était de se placer pour la promenade. On choisissait ses deux compagnons à l’avance. Certains trios demeuraient inséparables, bien que cette fidélité fût suspecte. Ceux qui n’avaient pas trouvé de compagnons au dernier moment étaient placés d’autorité. Il y avait toujours des laissés-pour-compte errant lamentablement sur les flancs de la colonne et que Testard groupait arbitrairement, non sans brutalité et sans quelque mépris pour ces pauvres hères au rebut. J’avais depuis longtemps pour compagnon Toupine dont j’appréciais la sagesse de ruminant et le petit Saint-Alyre que j’aimais pour l’usage immodéré qu’il faisait des romans en fascicules à 0 fr. 95. Saint-Alyre — il me damait le pion en version latine — était ravitaillé par un externe de ces publications aux illustrations pathétiques qui ont vulgarisé pour les lecteurs d’omnibus la psychologie mondaine de M. Paul Hervieu ou les raffinements sentimentaux de M. Michel Provins. Saint-Alyre vivait dans un royaume idéal peuplé par les héroïnes adultères du roman contemporain. Il rêvait de voilettes épaisses, de bouquets de Parme oubliés sur les guéridons, de baisers en fiacre et d’équivoques étreintes dans les parcs de châteaux, à l’heure des retours de chasse, lorsque les derniers appels des cors courbent les cavaliers sous les branches basses, dans les futaies ensanglantées de crépuscule.

Mais je n’hésitai pas à sacrifier Toupine, lorsqu’il s’agit d’engager Lortal à se placer avec Saint-Alyre et moi. Il accepta. Je crus sa promesse définitive. Les promenades tant détestées m’apparurent alors comme des heures délicieuses où l’amitié acquerrait tout son prix. Hélas ! la semaine suivante, quelle ne fut pas ma surprise de voir Lortal flanqué de Lupé et de Salayrac, un rustre, courtaud et brun, pour qui mon ami manifestait parfois une inexplicable prédilection.

— Vous n’êtes que deux, dit ironiquement Testard en s’adressant à Saint-Alyre et à moi.

Et d’office il nous adjoignit Ciboule, un pauvre d’esprit, bègue par comble d’infortune et que tout le monde moquait.

A me voir ainsi abandonné, mon dépit fut des plus vifs. Mon étonnement ne fut pas moindre à constater le plaisir que prenait Lortal à écouter Salayrac. Le verbe haut, le cheveu dru, Salayrac était un cancre jovial, merveilleusement doué pour tenir un jour son rang dans une assemblée parlementaire. Il sacrait et jurait comme un bon diable et tapait dans le dos de Lortal pour qui il ne partageait pas notre craintive vénération. Fils d’un fermier, les repas de noces auxquels l’avait conduit son père avaient meublé son esprit d’un folk-lore égrillard dont s’ébaudissait Lortal. Les déportements des curés et de leurs servantes en formaient le thème inépuisable. « Écoute une bonne rigolade ! » disait-il à Lortal en lui passant le bras autour de la taille. Et Lortal riait aux éclats. J’en avais honte pour lui, car je méprisais Salayrac et je l’enviais.

Salayrac se vantait de connaître les femmes « et la manière de s’en servir », ajoutait-il en clignant de l’œil. Son cynisme m’était odieux, d’autant plus odieux que ces histoires de filles culbutées dans les meules me laissaient quand même une espèce de fièvre. Oui, il fallait bien l’avouer ! J’enviais ce Don Juan pour gardeuses de vaches ; je l’enviais d’une envie secrète et basse, bien que sa grosse joie me fît mal. Salayrac regardait les femmes dans les yeux et faisait claquer sa langue ; il envoyait des baisers aux blanchisseuses dans le dos de Testard. Salayrac avait eu des maîtresses, les soirs de vendange ou de fenaison ; cela se sentait à sa désinvolture, à son insolence, à cette façon de souiller l’amour… l’amour que mon ignorance revêtait d’une pureté indécise. Je détestais Salayrac parce qu’avec son rire et ses gaudrioles il me semblait insulter toutes les femmes et que j’en subissais l’outrage dans mon cœur. Comment Lortal, si délicat, Lortal qui avait connu dans le jardin de la « Folie » des femmes si belles et, je pensais, si pures, pouvait-il se plaire en compagnie de ce coq de village ?

Je n’osais le lui demander. Pas une fois ce jour-là il ne se tourna vers moi. Le monde me parut voilé d’une taie grise. Eh ! quoi ! c’était donc cela l’amitié. Tout lui portait ombrage ; un sourire la blessait à mort ; une plaisanterie la tuait. Le P. Nicklaus n’avait-il pas raison ? En dehors de Dieu, vanité et amertume.

En vain Saint-Alyre, enflammé, me contait-il la course funèbre de Julia de Trécœur. Mon esprit était bien loin d’Octave Feuillet. Un ciel d’hiver pesait sur la campagne. Nos pas sonnaient sur la route infinie. Nous fîmes une courte halte, et, quand nous regagnâmes la ville, le soleil élargissait une tache pourpre dans la brume. Les lampes des faubourgs s’allumèrent. Chaque fenêtre cachait un cœur souffrant ; une humble douleur palpitait derrière chaque vitre…