L’étude du soir. J’ouvre mes livres, mes cahiers reliés d’une belle toile cirée et froide. J’aime ces pages blanches où l’on met son devoir « au propre ». Ce steppe neigeux, éclatant sous la lampe, les mots que je trace le parcourent comme des caravanes. Les petits signes noirs chevauchent à travers l’étendue vierge. La plume mord bien sur la feuille. Je m’applique. Gerboux sera obligé de reconnaître ma supériorité. Peut-être lira-t-il ma composition en classe. Lortal verra que j’ai du style, que j’écris bien.
L’étude du soir est si longue qu’au début elle ne paraît pas devoir finir. Travail et rêve se confondent. Il m’arrive de ne plus entendre le bruit des dictionnaires feuilletés, de ne plus rien voir que cette page lumineuse où court ma plume. La nuit accole aux vitres son mufle bleu. Le gaz chante. Les heures s’abolissent.
Comme l’étude touche à sa fin, mon voisin me pousse le coude et me glisse, sous la table, une enveloppe. Je l’ouvre.
C’est un petit paysage en trois ou quatre couleurs, au crayon. Une route, — la route suivie en promenade — quelques arbres tordus sur le couchant, un trait pourpre d’horizon. C’est tout.
J’ai conservé ce dessin. Je le reprends quelquefois et la même émotion se dégage de ces lignes puériles. Ce soir-là, je ne pus détacher mes yeux de cette image. Il naissait d’elle un bonheur calme, un apaisement. Ce carré de papier me parut une île baignée de soleil, mouvante de feuillages. Il suffisait à me faire oublier l’étude, le devoir, la réalité. Ce que je découvrais dans ce médiocre chef-d’œuvre, c’était, sinon la beauté, du moins le rêve, et les œuvres des maîtres ne m’ont pas mieux ouvert plus tard le séjour des bienheureux.
Le dessin était signé J. L. dans un coin. Mais Lortal ne m’en parla jamais.
VII
— Lortal, au parloir ! cria Testard.
L’abbé s’avançait vers nous, un billet de visite à la main. Lortal le prit, jeta un coup d’œil indifférent et s’éloigna.
C’était la première fois que mon ami recevait une visite.