L’Esprit souffle où il veut. L’Esprit souffla sur nous, un soir. C’était un esprit de révolte et de risque.
L’amazone, dont l’image me poursuivait encore, nous avait-elle ensorcelés ? Je ne sais. Mais, depuis cette rencontre, Lortal n’était plus le même.
Que se passa-t-il en nous ? D’où vint l’appel qui traversa la cour, ce soir d’hiver, flagellé de vent et de pluie, où le monde semblait nu, hostile et glacé ? Mais d’où viennent ces voix qui nous éveillent à tout âge, au cœur de la nuit, et qui sifflent à nos oreilles, avec l’aigre rumeur de la bise : « Dehors, il pleut. Dehors, il fait froid. Pourtant il faut partir. Allons, debout ! En route ! » La plupart se retournent sur l’oreiller ; quelques-uns se lèvent, sans savoir pourquoi, sans discuter l’ordre. Ils vont à la destinée qui les attend dans l’ombre, sur le seuil. A peine ont-ils franchi le seuil qu’une main obscure étreint leur poignet. Ils partent. Certains ne reviennent plus. Alors les amis se demandent : « Tiens, pourquoi nous a-t-il quittés ? Il avait une belle situation, une femme, des enfants. Quelle folie ! » Personne ne comprend. Les rides s’effacent sur l’eau.
Que de fois, depuis l’époque déjà lointaine de ces souvenirs, j’ai entendu l’appel ! Que de fois j’ai senti le frôlement de l’Esprit nocturne ! Parfois j’ai résisté. J’ai cédé parfois aussi, renonçant au calme labeur, à l’amour heureux, à l’amitié fidèle. Pourquoi ? Pour suivre un fantôme, pour courir après l’aventure. L’aventure ne démasque jamais son visage. Mais ceux qui, comme moi, ont obéi à sa voix impérieuse et déchirante, connaissent cette ivresse, la plus profonde, la plus amère de toutes : l’abandon.
Ce fut ainsi qu’un soir d’hiver, l’aventure, la grande décevante, posa sa main sur l’épaule des collégiens. La nuit tombait. La récréation du soir touchait à sa fin. Les arbres noirs découpaient leurs rameaux sur un ciel livide qui s’obscurcissait lentement. Lortal était près de moi. Ses yeux brillaient. Il les fixa sur les miens, comme pour sonder le fond de mon cœur, pour éprouver si j’étais un homme, un compagnon.
— Si nous filions d’ici, me dit-il. J’ai une idée. Je m’ennuie. C’est Mirepuy qui surveille ce soir à la place de Testard, qui est souffrant. Il ne s’apercevra de rien. On rentrera pour dîner.
Une bouffée d’orgueil me monte au cerveau. Lortal a pensé à moi ! Le suivre, cela s’imposait. Je ne lui demandai pas où nous irions. Partir. Avec lui, aveuglément. Ne l’avais-je pas toujours souhaité !
— Si tu veux, ai-je murmuré.
La cloche sonne. La division se rassemble, immobile. Nous sommes dans un angle obscur de la cour. Près de nous, l’allée en pente qui conduit à la terrasse des professeurs. L’accès est libre.
— Ne bouge pas, dit Lortal.