On va s’apercevoir de notre absence. Tant pis ! Une angoisse délicieuse s’empare de mon être. Joie de désobéir pour mon ami, d’entrer en révolte contre le monde, pour lui.

Les fenêtres de l’étude s’éclairent. Les derniers pas grincent, là-bas, sur le gravier. La lourde porte roule. Nos places seront vides.

— En route, souffle Lortal.

C’est lui le chef, le capitaine. Il se glisse le long des murs. Je le suis. Nous étouffons nos pas, courbés comme des Indiens dans la jungle. Les arbres égouttent l’eau de leurs branches. Nous voici sur la terrasse. Si quelque maître nous apercevait ! Des massifs de fusain nous dissimulent.

Un pas. Nous sommes perdus.

Lortal s’accroupit derrière les arbustes. Je l’imite. Une ombre passe à dix mètres de nous. C’est l’abbé Poncebique, un rouleau de musique sous le bras. Il n’est pas dangereux, celui-là !

Pas un instant je ne me demande quelle est l’idée de Lortal, où il me guide, vers quelle escapade. L’aventure est belle, parce qu’elle est l’aventure ; non parce qu’elle mène quelque part.

Lortal se relève et me fait signe. Nous atteignons le mur du verger, à hauteur d’homme. D’un rétablissement, le capitaine s’est installé sur la crête.

Le verger s’étale à flanc de coteau. Il descend vers le faubourg dont les feux vacillent à nos pieds, trouant un lac de poix. Là-bas, c’est la ville, la gare dans son halo de brume rouge, le halètement des trains, les hoquets de fumée blanche, le pleur rouge du dernier fanal.

— Doucement, doucement, fait Lortal.