Voici la maison du jardinier. Une fenêtre est éclairée. Un pan de rideau laisse entrevoir le disque éblouissant d’une casserole, un pot de géranium aux fleurs noir d’encre, le rideau d’une alcôve en percaline rose. Lortal s’appuie sur la fenêtre. Un chien aboie. Il faut fuir. La porte de l’enclos est fermée.

Où donc est le bon élève que je fus ? Et qui le reconnaîtrait dans ce maraudeur ? Mais les versions, les thèmes et les prix d’excellence ne m’ont jamais rien donné de comparable à ce que j’éprouve, ce soir. Être docile, studieux, le favori de Testard : piètres joies ! La nausée me vient de songer à mes bonnes notes. Qu’est-ce que la vanité du cuistre à côté de l’orgueil de l’homme qui ne se soumet pas, de l’homme qui risque ? Et quel « satisfecit » vaudrait pour moi cette fièvre de se glisser dans le jardin noyé d’ombre, vers cette fenêtre éclairée où veille peut-être un ennemi, vers cette porte dérobée derrière laquelle s’ouvre le monde ? O Danger, je vois près de moi ton visage si pâle, tes lèvres serrées et tes yeux se confondent avec la nuit. Tu poses sur mon épaule ta main qui ne tremble pas.

— Ouvre la porte, en douceur, chuchote Lortal. Je vais faire le guet.

Il s’adosse au mur de la maison, l’oreille près de la fenêtre. Pas un bruit. Une traînée de vent. Une goutte de pluie sur ma main. L’horloge du collège sonne un quart. Quelle heure ? Je l’ignore. Il n’y a plus de temps. Ma vie a été coupée en deux.

Le loquet grince. La porte résiste. Le bois est gonflé. Je tire violemment. Un tonnerre. Le chien hurle. Vacarme de chaînes. Je bondis. Lortal me suit. Nous nous jetons dans le fossé.

— Encore un de ces sacrés voyous, grogne une voix au-dessus de nos têtes.

Des jurons. Un bruit de verrous. Nous sommes dehors et pour de bon, toutes portes closes.

Lortal et moi, maintenant, deux vagabonds ! Comme il est facile de tout quitter ! Voilà une autre découverte de cette soirée mémorable.

Nos pas clapotent entre les murs de pierre sèche qui bordent le raidillon. Un vieux réverbère à potence balance sa lanterne : un rayon jaune vient lécher la figure de mon ami. Lortal sifflote entre ses dents un air qui lui est familier :

Je m’appelle Clara,