Clara la Bordelaise…

C’est le chant de la liberté. Je pense à ces paroles souvent lues : « Celui qui ne quitte pas son père et sa mère, ses frères et ses sœurs et même sa propre vie, ne peut être mon disciple. »

Le raidillon aboutit à un carrefour. D’un côté, un fantôme de route qui se perd dans un chaos de brume. Deux peupliers frissonnants marquent la frontière de l’invisible. De l’autre côté, une rue de faubourg, de petits jardins, quelques étables d’où sortent des grognements de porcs, d’humbles maisons tassées sous leurs coiffes d’ardoise.

Je vois nos deux places vides, à l’étude. Le Supérieur doit être prévenu. On va nous faire rechercher. Mais je ne suis pas inquiet. Le capitaine est là.

— As-tu de l’argent ? demande Lortal.

— Douze francs.

— C’est maigre.

Que médite-t-il ? Il s’est arrêté un instant. Il s’oriente.

Je songe. Si on ne rentrait pas du tout. On pourrait prendre le train pour Bordeaux. Là-bas on se débrouillerait. Je connais un capitaine au long cours. Nous partirions pour des îles inconnues, en emportant une pacotille.

Si Lortal avait eu la même idée que moi ! Nous nous dirigeons vers la gare dont le halo nous guide. Une grue de fer agriffe le ciel roux. Le sentier hérissé de mâchefer craque sous nos pas. Le sémaphore joue à l’éclipse avec son astre rouge et son astre bleu. Un hurlement déchire la toile sombre de la nuit. Un train s’abat en sifflant sur le silence, s’engouffre dans l’inconnu, égrenant son collier d’or. Il éblouit et passe. Un marais de gluantes ténèbres se referme autour de nous.