On annonce le grand vicaire. M. Doublemaze sait ménager ses entrées. Le prêtre s’avance avec des mines et trop de sourires. J’admire sa soutane et ses souliers à boucles d’argent, la belle main grasse qu’il me tend. Lui ne m’appelle pas « jeune homme ».
— Je vous connais, monsieur. Vos maîtres m’ont parlé de vos succès et de votre belle intelligence.
Je rougis. Mathilde me félicite. Lortal ajoute quelques compliments vinaigrés. Il ne désarme pas.
La salle à manger m’éblouit d’un luxe de cristaux. Conversation animée. Le grand vicaire est plein d’attentions pour Césaire-Auguste. C’est une conquête qui tente ce fin diplomate de Doublemaze. La grande affaire est celle des élections prochaines. On manque d’un candidat bien pensant. On voudrait un homme dont la fortune garantirait les opinions. L’invitation est discrète. Doublemaze n’insiste pas. Mais, après le déjeuner, un verre de bénédictine dans la main gauche, le souple vicaire prend le bras de son hôte et tous deux vont voir la bibliothèque.
— Ton mari veut devenir député ? dit Lortal à Mathilde. Il a raison. Il sera ministre. Tu recevras dans tes salons tous les gens qui vont au bal de l’Hôtel de Ville. Félicitations.
Il s’éloigne, le nez en l’air, considérant les grands panneaux de tapisserie qui ornent les murs du salon. Je reste seul.
La pièce ouvre sur une terrasse construite bien postérieurement à l’hôtel et d’où l’on descend dans un jardin en contre-bas. Un ciel d’un bleu léger repose sur la voûte des yeuses. Je quitte le salon et vais m’accouder à la balustrade. A mes pieds une allée de buis, une vasque où stagne une eau verte ocellée d’or. A travers le bouquet noir des chênes, je distingue un petit pavillon délabré. Malgré la clarté printanière, ce jardin semble humide et obscur. Ce pavillon au plâtre écaillé met une note sinistre. Une vague angoisse m’étreint, dans le silence. Tout est immobile, muet : les arbres, l’eau, la province éparse autour de la maison. Un drame couve, dirait-on, dans cette tranquillité, sous la bonhomie des choses.
— Je ferai démolir cette bicoque, prononce derrière mon épaule la voix de Miromps.
L’abbé Doublemaze a pris congé. Les autres invités sont partis. J’ai dû rester assez longtemps plongé dans ma rêverie.