C’est un ami de la première heure. Il est lent d’esprit et de manières : il rumine. Je le prends par le bras.
— Tu sais, me confie-t-il, je t’ai rapporté des pommes et des noix fraîches. J’ai aussi un pot de rillettes, tu verras !
En attendant, il me glisse dans la main une poignée de sorbes suries. Toupine est un grenier d’abondance. Son pupitre est bourré de noisettes et il met des nèfles à pourrir dans sa table de nuit. Il est si avare que je connais le prix de ses largesses. Il faut qu’il m’aime pour décrocher ses doigts longs et maigres, des doigts de bossu.
Mais, bientôt, je m’ennuie. J’ai sucé les sorbes. Rien à dire. Toupine, lui, ne sent pas le besoin de parler.
Sur le seuil, j’aperçois Lupé, Prélussin, quelques autres. Vindrac, le « philosophe », s’est arrêté avec eux. Sa casquette est artistement déformée ; une mèche dépasse sur la tempe. Il raconte une histoire en agitant des mains souples. L’ombre, autour de lui, fleure le salon de coiffure. On chuchote. Des rires s’étouffent…
Vindrac m’a fait un salut protecteur ; puis il a couru rejoindre son groupe : d’autres « philos ». Ceux-là ne sont plus astreints à l’uniforme ; ils portent des cravates de foulard et des souliers jaunes. Une aristocratie consciente de sa supériorité, bienveillante. L’un d’eux fume. L’odeur du maryland parvient à nous dans une bouffée de vent qui fait frissonner les marronniers gonflés d’ombre.
Prélussin a été aux bains de mer.
— Mon vieux, des femmes qui se baignaient en maillot, toutes nues, quoi ! Si tu les avais vues quand elles sortaient de l’eau. Figure-toi que j’avais trouvé une cabine…
Prélussin est jaune. De vilaines dents. Des yeux qui brûlent sous des cils charbonneux. On est toujours un peu mal à l’aise auprès de lui.
Lupé, tout frétillant, me fête comme un jeune chien. Me voici réchauffé, presque gai. On s’anime.