— Nous l’aurions payé. Il fallait attendre. Joachim aurait repris ses affaires. J’aurais travaillé, gagné de l’argent comme les autres. J’aurais payé, moi aussi. Car les gens comme Miromps se paient. Acheter ou vendre. Voilà leur vie.
— Non !… Il m’aimait…
— T’aimer !
Un rire saccadé, que je connaissais bien, sonna dans le silence nocturne.
— T’aimer, ma pauvre chérie ! Ne profane pas ce mot. Est-ce qu’un Miromps peut aimer quelqu’un ! Ton nom, oui ; une alliance qui le lavait, aux yeux des imbéciles, de toutes ses friponneries, qui le posait, lui permettait de prendre une particule, d’écussonner sa porte, de se présenter aux élections…
— Il n’y tient guère !
— La bonne histoire ! Monsieur est devenu calotin. Monsieur a les curés pour lui. Monsieur rétamait les vieux chaudrons, dans sa jeunesse, mais Monsieur se met maintenant du côté des Jésuites. Grand bien leur fasse !
— Tu te trompes ! C’est M. Doublemaze qui fait tout. C’est lui qui veut entraîner Miromps dans la politique. Miromps représente pour le parti qu’il soutiendra une double force : son énergie, sa fortune. Un bel appoint, quoi que tu penses. Je connais l’affaire. Il s’agit de fonder une banque, un établissement de crédit agricole : « Le Laboureur ». On pourra ainsi faire pièce aux socialistes, aux francs-maçons. Miromps, seul dans le pays, est en mesure de fournir le crédit suffisant. Mais il hésite. Au fond, je me demande s’il est ambitieux… malgré toute sa vie.
— Naïve !
— Pas si naïve que tu crois ! Miromps n’est pas simple. Il est très renfermé. Il a devant lui un formidable avenir. Étendra-t-il la main ? Je ne sais. Sait-on ce que veut un homme qui ne dit rien et qui vous regarde parfois avec des yeux de naufragé ? Entendu : il n’a jamais eu de scrupules ; il n’en a pas davantage aujourd’hui. Mais entre nous, Jacques, ce que tu lui reproches, est-ce de manquer de morale ? Ne m’as-tu pas toujours dit que tu respectais seulement la force, qu’il n’y avait pas d’autre droit que celui du plus fin ou du plus robuste ; qu’il fallait savoir tour à tour cravacher ou caresser les hommes ? Étais-tu sincère quand tu disais tout cela ? Oui. Eh bien ! pourquoi méprises-tu Miromps ? Il est ce que tu voudrais être, après tout.