— Je te remercie.
— Pas d’ironie, mon petit. Je ne t’ai jamais dit que je pouvais aimer cet homme. Mais je l’admire. C’est une force. Regarde-le ; regarde ses yeux, sa mâchoire, sa nuque. Il est de la race qui domine. Il a été pauvre. Il a haï le riche. Le voilà riche à son tour, maintenant. Et le plus drôle, c’est qu’il est devenu bon. Qu’aimait-il au monde ? Rien… Si ! Moi. Si tu le voyais avec moi ! un chien couchant. Écoute. Ne t’a-t-il pas supporté ? C’est la plus grande preuve d’amour qu’il pouvait me donner. Il a tout subi : tes railleries, ta morgue, ton mépris, tes allusions à son passé. As-tu parfois regardé ses poings ? Oui, alors tu as vu : c’est un homme qui peut tuer. Et il ne t’a pas tué. Il a souri. Pour moi, uniquement, pour moi. Parce qu’il sait…
— Quoi ?
— Que je t’ai aimé.
— Que tu m’as aimé, Mathilde. Oui. Mais il sait peut-être aussi que tu ne m’aimes plus. Et cela suffit à le consoler !
— Rien ne le console. Je te dis qu’il souffre. Toute sa vie, elle tient dans mes mains. Je puis la briser. Je suis même sûre qu’il ne se révolterait pas. Il est dompté, apprivoisé. Il est doux comme un agneau. Je puis tout faire, tu entends, Jacques, tout. Je suis libre, comme il n’y a pas une femme libre au monde. Je tiens cet homme. Si je le battais, il me baiserait les mains. Il se contente de m’implorer avec des yeux où il peut y avoir tant de haine, où il n’y a plus que de la résignation. J’en ai fait un lâche, Jacques. Je pourrais, si je voulais, en faire un mari complaisant. Je peux tout, te dis-je. Alors crois-tu qu’il m’aime, maintenant ? Crois-tu qu’il m’a épousée pour notre famille ? Belle famille, d’ailleurs, ruinée, qui a frôlé le déshonneur. Et représentée par qui ? Par Joachim ?… Un déséquilibré — adorable, je l’accorde — mais un fou. Par toi, mon petit ?… Mais que seras-tu, demain ? Et par moi, qui ne suis qu’une pauvre et misérable chose…
La voix était rauque, faussée par un sanglot contenu. Il y eut une pause. J’étais accoudé dans l’herbe mouillée de serein, suivant, angoissé, ce dialogue d’ombres. Les fusées du feu d’artifice arrondissaient leurs courbes au-dessus des arbres ; des étoiles se détachaient et tombaient lentement, baignant d’une fugitive lueur bleue la voûte des feuillages et l’herbe autour de moi. Des crépitements assourdis, des détonations lointaines. La fête touchait à sa fin. Vingt fusées partirent en gerbe. La nuit ruissela de larmes d’or.
Mathilde reprit plus bas :
— Une pauvre chose !… L’amour de cet homme me ronge de pitié. Jacques, moi aussi, je souffre…
— De quoi donc ? interrogea âprement Lortal. Tu n’aimes pas ton mari. Il te laisse libre. Profites-en !