J’avais fait un plan de route d’après les cartes et les notes laissées par Carvès, mais l’Indien ne l’approuva pas. « Si nous essayons d’arriver directement au plateau de Cundinamarca que Carvès a choisi comme centre de sa nouvelle prospection, dit-il à peu près, nous épuiserons nos vivres ; nous risquons de nous égarer, et, si nous sommes attaqués, nous ne serons pas en force pour nous défendre. La région est dangereuse. Le mieux est de ne pas prendre tout de suite la piste de Carvès. Au lieu de gagner le plateau, nous obliquerons à droite sur les flancs de la montagne et nous arriverons au fort San Martin : c’est un blockhaus avec une petite garnison vénézuélienne. Autour du fortin se groupent quelques plantations. Nous trouverons à nous ravitailler, une escorte, et peut-être aussi des renseignements sur la route suivie par Carvès. » Ce projet ne nous retardait que d’un jour ou deux. Je l’adoptai.
Il y avait huit jours que Carvès était parti. Il serait déjà installé sur le plateau quand nous arriverions.
Nous montâmes le long des versants rocheux, parsemés d’herbe rase et de plantes épineuses, qui dominent la plaine et la forêt. L’air devenait plus vif. Nos poitrines se dilataient. A nos pieds, sur notre droite, s’étalait une plaine ramagée d’ocre et de vert et que déchirait l’or du grand fleuve. A l’Est, les masses immobiles et sombres de la forêt s’appuyaient sur le ciel.
Le quatrième jour de marche, nous aperçûmes à nos pieds la mer houleuse et verte des « llanos » et devant nous, un monticule ceint d’une palissade : le fortin.
El señor teniente Sancho Armilla, commandant du fortin, était un petit homme bronzé au visage jovial, à la moustache courte, aux sourcils épais. Il m’accueillit fraternellement, avec une satisfaction non déguisée. Ce rude soldat vivait dans la solitude, en compagnie de quarante métis chargés de surveiller la ligne mal délimitée qui sépare l’Etat de Puerto-Leon du Venezuela.
Des incursions d’irréguliers étaient fréquentes. On sonnait le boute-selle, et en chasse ! Les pillards en avaient aux petits ranchos, aux haciendas isolées. On en fusillait quelques-uns chaque fois. La vie dans ce petit poste n’était pas riche en distractions. Sancho Armilla me traita en hôte de choix, décidé à me garder le plus longtemps possible. Je couchais sur un lit de camp et le lieutenant avait une bonne provision de whisky et de cigares.
— J’ai organisé, — me dit l’officier, — un petit service de renseignements. Ce sont les Indiens de la montagne qui m’apportent les nouvelles. Je n’en ai pas encore eu de l’expédition de votre ami. Mais cela ne tardera pas. Attendez avant de vous remettre en route.
J’étais trop impatient de rejoindre Carvès et de connaître les premiers résultats de sa prospection pour accepter les offres cordiales du teniente. Je lui exposai les hypothèses de mon ami sur les mines abandonnées et les anciens temples, et bien qu’il parût sceptique quant à la réalité des trésors, il reconnaissait toutefois que la tradition indienne s’accordait avec l’hypothèse de Carvès.
Je le pressai de nous fournir une escorte.
— Eh bien ! je vous accompagnerai moi-même — dit-il. — Je connais le plateau de Cundinamarca. Je confierai le fortin à mon adjudant ; le pays est calme, ces jours-ci.