— J’ai des lettres pour lui, d’Arrighi, son cousin de Fort-de-France !
— Ah ! ah ! tous ces Corses sont cousins, cousins de par le diable, n’est-il pas vrai ? Mais entre nous, ils se tordraient le cou, vous savez. Ah ! Papa Sampietri, il va faire une drôle de tête en vous voyant arriver. Puerto-Leon, entre nous, ça n’est pas une villégiature à conseiller — ah ! ah ! — à des gens distingués comme vous.
— Vous y êtes bien vous-même, répartit Carvès.
— Oh ! moi, c’est différent. Moi, je suis habitué. Je suis du pays. Ah ! ah ! Et surtout attention à la politique !
— La politique ?
— Oui. Puerto-Leon est, vous le savez, je pense, un Etat indépendant. Indépendant, c’est-à-dire qu’il est périodiquement asservi à des généraux dont les règnes se succèdent et se ressemblent. Des généraux de toutes les couleurs. Quant à la population, de rares Européens, les Sampietri, des forçats évadés, quelques pauvres bougres qui croient encore aux placers et sont venus chercher l’Eldorado à Puerto-Leon, ah ! ah !
Carvès ne broncha pas.
— Le reste, des esclaves, les petits-fils des coupeurs de canne ; des siècles de courbache derrière eux ; peureux et féroces, menteurs, serviles, ivrognes, pillards, l’écume de toutes les races. La peau de boudin, comme vous dites, vous autres Français ! Toute cette racaille que nous avions dressée, nous autres, Espagnols, à coups de trique ; cette racaille nourrie pour obéir, pour trimer, pour engraisser le sol de nos plantations. Et vous imaginez que ces macaques se sont déclarés indépendants, ah ! ah ! Quelle bouffonnerie ! ah ! ah ! Et ils élisent des présidents, un congrès ! C’est à crever de rire !
Un rire saccadé, frénétique secouait le petit homme, qui gesticulait, le poing fermé.
Il devint tout à coup grave.