— C’est une honte pour nous, Espagnols, une honte, vous m’entendez, d’avoir laissé cette terre fertile, cette terre riche en minerais, cette terre où dorment des fortunes…

Don Juan s’arrêta net ; son rire sec égratigna nos oreilles.

— Eh ! j’exagère, oui, j’exagère, ah ! ah ! La colère m’emporte. Mais c’est tout de même une honte d’avoir abandonné ce sol à des sangs-mêlés, à des nègres, quoi ! Et à qui la faute ! A quelques transfuges de notre race, à des Espagnols traîtres à leur sang, des hommes épris de chimères, de balivernes : l’égalité des races, les droits des gens de couleur, ah ! ah ! je crèverai de rire ! C’est moi qui vous le dis, moi, don Juan Manera de Aguirre y Castellar y Meneses, petit-fils de Juan Manera, le compagnon de Cortès, et qui compte parmi ses ancêtres ce Juan Aguirre « el tirano de Aguirre » de sinistre mémoire, qui mit à feu et à sang la terre des Caraïbes et qui écrivait à Charles-Quint : « Sire, vous m’avez méconnu ; vos gouverneurs ont maltraité mes soldats ; je vous trahirai jusqu’à la mort ! »

Le vieillard s’exaltait.

— Des hommes ! C’étaient des hommes que ceux-là ! Quand ils servaient, c’était jusqu’à la mort. Et quand ils trahissaient, c’était aussi jusqu’à la mort. Et par qui les avons-nous remplacés ? Par des scribaillons, des gens de plume, des philosophes, quoi !

Il prononça ce mot, comme s’il en crachait les syllabes avec dégoût.

— Je vois, — dit Carvès, — que vous ne tenez pas la philosophie en haute estime.

— La philosophie, — répliqua don Juan, — pour moi elle tient en deux mots : l’honneur, mon honneur à moi que personne ne peut souiller impunément, pas même le roi — et la force.

D’un geste brusque, il cassa net sur son genou, le rotin massif, dont il jeta les tronçons par-dessus le bastingage.

Puis, il alluma un cigare, salua et nous tourna le dos.