Le bref crépuscule saignait sur la mer couleur d’encre. D’épaisses nuées s’élevaient de l’Océan, pareil à une cotte de maille moirée de larges traînées rouges ; à l’horizon bâillait une blessure aux lèvres déchiquetées de flammes. Carvès et moi nous nous tenions à l’avant. Un pas léger nous fit détourner la tête. C’était Letchy. Elle s’accouda au bastingage. La chaleur avait été accablante. D’un geste las, elle dénoua sa chevelure. Ce fut comme l’adieu du soleil, une source lumineuse dans l’ombre.

Carvès étendit la main :

— La Toison d’or ! — dit-il.

IV
PUERTO-LEON

Le cinquième jour de navigation, à l’aube, la vigie cria « Terre », et nous découvrîmes à l’horizon une étroite pellicule grise qui, peu à peu, se transforma en une côte montagneuse. Plusieurs plans de montagnes se superposaient et les cimes étaient estompées de nuages blancs. On eût dit des nappes neigeuses retombant sur des versants rocailleux ou tapissés d’une sombre verdure. Nous distinguions dans la brume un chaos farouche de ravins et de rochers, et, tout au bord de la mer, des points blancs et roses minuscules étincelants sous les rayons de l’aurore. Une voile orange flamba sur l’eau bleue où s’ébrouaient des pélicans, pareils à des oiseaux antédiluviens : Puerto-Leon.

Voici que nous touchions enfin à cette Terre Promise vers laquelle nous voguions depuis des semaines, vers laquelle depuis de longs jours convergeaient les rêves ambitieux de mon guide et mes pensées plus craintives. Les navigateurs qui virent, pour la première fois, se profiler dans la transparence de l’air marin le visage de cette île qu’ils nommèrent la Désirade, parce que depuis des mois de solitude sur les eaux amères, sous des cieux inconnus, ils désiraient une terre quelle qu’elle fût, ces navigateurs ne furent pas plus étonnés que moi-même, lorsque devant nos yeux surgit de l’Océan le rivage rocheux de Puerto-Leon.

Nous étions tous réunis à l’avant de la Mariquita. Le capitaine Cupidon, qui s’était montré pendant la traversée le meilleur homme du monde, préparait une entrée triomphale dans le port, toutes voiles déployées, et les pavillons flottants. Glissant, légèrement incliné comme une mouette en plein vol, le brick pénétra dans la baie de Puerto-Leon que flanquent des pentes rocheuses couleur d’ocre et de sang. Puis les voiles tombèrent et l’on prit un mouillage à quelques centaines de brasses de la terre, en attendant la visite de la Santé.

L’ensemble de ce paysage était à la fois grandiose et hostile. Le visage de Carvès rayonnait. Mon compagnon contemplait avidement le sol sur lequel il avait décidé de tenter la fortune. Mais moi, je ne pouvais réprimer une secrète angoisse. Pendant la traversée, le spectacle de la mer, la vie monotone, mais non sans charme du bord, avaient engourdi mes appréhensions, ma crainte de l’inconnu. Hier encore, je souhaitais que ce voyage ne s’achevât pas.

Un canot portant le fanion jaune de la Santé accosta la Mariquita. Quelques mulâtres à mines patibulaires inspectèrent les documents de bord.