Don Juan avait pris Carvès par le bras.

— Vos passeports sont bien en règle ? Méfiez-vous, ah ! ah ! Ici la police n’est pas commode. Tout est matière à une bonne amende, qui passe naturellement dans la poche de Diego Diaz, ah ! ah ! Diego Diaz ! vous ferez sa connaissance, allez ! c’est un potentat ! ou payer ou aller en prison ! Et quelle prison ! Les oubliettes de l’Escurial étaient un boudoir parfumé à côté de celles de Puerto-Leon, ah ! ah ! Trente livres de ferraille aux pieds et la compagnie des rats, des serpents et des cloportes ! Voilà comment nous gouvernons, nous autres, à Puerto-Leon ! Dame, il faut se dépêcher de faire fortune, car la présidence est éphémère, ah ! ah ! Tout passe, ah ! ah ! même un Diego Diaz ! Mais ne riez pas trop fort, quand vous verrez ce mulâtre sortir du « Palacio » avec sa garde de bouviers et d’écumeurs des « llanos ». Il vous en cuirait ! ah ! ah ! Et vous savez, ici, les consuls, les ministres, les Grandes Puissances, nous nous en soucions comme de ça, ah ! ah !

Et il fit claquer l’ongle de son pouce contre ses dents.

Tandis que s’opéraient les formalités du débarquement, Letchy et moi nous nous accoudions au bastingage. Les brumes s’étaient dissipées et l’on distinguait maintenant avec netteté le relief titanesque des montagnes, au pied desquelles s’arrondissait, tachetée de voiles blanches et rouges, la rade de Puerto-Leon. Sur le sable, des palmiers et des cocotiers dessinaient une frange menue et sombre autour de laquelle les vagues nouaient et dénouaient leur ceinture.

— Vous ne m’en voudrez pas, — me disait Letchy, — mais le premier jour de la traversée, j’ai surpris votre conversation. Pardonnez ma curiosité, vous m’intéressez tous deux ; vous avec votre air doux, si bien élevé, si déplacé sur ce bateau, en compagnie de gens de cirque…

Je protestai.

— Non, ne protestez pas. Et lui, avec son visage d’oiseau de proie, son regard sauvage et un peu fou. Ne trouvez-vous pas ? Oui, oui, j’ai bien compris. La Toison d’or… même si elle n’existait pas… les mots me sont allés au cœur. C’est un peu mon genre, vous savez… Mais non, vous ne savez pas ! Et puis là n’est pas la question. Enfantillages que tout cela ! Chimère ou non, vous voilà débarqués. Je vous avoue, vous voir arriver à Puerto-Leon, cela me fait peur. Je connais l’endroit, depuis deux ans que je roule avec le cirque Wang.

C’est un enfer, — continua-t-elle. — Mais on accepte tout quand on est possédé par une idée ou par une passion. On vivrait dans le feu, aussi ne suis-je pas inquiète pour votre ami. C’est un vainqueur, lui !

— Croyez-vous donc que moi ?…

— Je doute que vous soyez heureux ici. Vous allez avoir à affronter des hommes durs, des hommes qui ont peiné, trimé, qui ont les mains et le cœur calleux, l’esprit plein de ruse… Enfin vous avez l’amitié pour vous, c’est beaucoup. Celui qui est seul à poursuivre la tâche de sa vie est plus à plaindre que celui qui a un compagnon.