« Méfiez-vous de tout et de tous. Surtout, méfiez-vous du jeu ! — reprit-elle. — Ici, tout le monde est joueur enragé. Le poker, mon petit, voilà ce qui a coupé le jarret à pas mal de gaillards en mal de faire fortune. A propos, est-il joueur, votre ami ?
— Un peu, — répondis-je, songeant aux interminables parties de Trinidad qui avaient pas mal entamé notre provision de bank-notes.
— Aïe ! Tâchez de le modérer. Don Juan aussi a la passion du jeu !
Elle se tut brusquement. Puis :
— Je vous dis cela parce que vous m’intéressez, pauvres chercheurs de Toison d’or ; parce qu’au fond je vous admire et que je souhaite votre succès. J’ai un furieux intérêt pour tout ce qui, dans cette vie médiocre, reflète une passion, une idée souveraine. Les paroles de votre ami m’ont émue.
Un canot, monté par des rameurs vêtus de toile blanche et coiffés de chapeaux de paille à la mexicaine, vint accoster. Don Juan qui s’entretenait sur le pont avec Carvès et le capitaine, descendit par l’échelle de la coupée. Il prit place entre deux robustes gaillards aux visages tannés, qui portaient à leur ceinture, dans la gaine de cuir rouge, la « machete » à deux tranchants. L’Espagnol agita son feutre.
— A bientôt, Caballeros !
Quelques minutes plus tard, le brick venait mouiller le long d’un grossier appontement de bois. Sur deux poteaux était fixée une large pancarte portant en capitales noires ces mots : SAMPIETRI ET FILS. Des hommes de couleur, quelques-uns agaçant des perroquets, attendaient le débarquement.
Le premier désir qui assaille le voyageur infortuné débarqué à Puerto-Leon, c’est celui de s’en retourner immédiatement. Telle fut du moins mon impression. Je souhaitai de ne pas poser mon pied sur ce sol, de ne pas prendre terre une minute, tant je sentais que je ne retrouverais là rien de ce qui faisait pour moi non seulement le charme, mais la substance même de ma vie. La trame quotidienne de nos jours est tissée de sensations, air, lumière, couleur, d’une certaine qualité et d’une certaine intensité. Si ces sensations viennent à manquer ou à être substituées à d’autres absolument différentes, il nous paraît que notre être perd pied et se débat dans un élément inconnu, comme un poisson échoué sur le sable. A Puerto-Leon mes poumons ne semblaient pas faits pour l’air qu’il me fallait respirer, pour ce souffle d’étuve, humide et chaud, qui montait de l’argile rougeâtre, baignait les raquettes hargneuses, les cactus hérissés, cette végétation tropicale, grasse, épineuse et lisse, qui tient plus de l’animal que du végétal, intermédiaire entre la plante et le serpent, et qui donne au paysage un aspect angoissant de férocité et de solitude.