La nouvelle de l’arrivée du cirque Wang avait attiré une grande foule où dominaient les vêtements blancs et les chapeaux de paille des hommes de couleur. Lorsque le cheval de miss Carolina, suspendu aux palans d’une grue, vint lentement et lourdement se poser sur ses quatre pieds, un hurlement de joie ébranla l’espace vibrant de chaleur. Les kangourous de M. van Sleep n’eurent pas moins de succès.

Carvès m’entraîna, à la suite d’une tribu de porteurs chargés de nos caisses.

L’hôtel Victoria offrait aux malheureux — et si rares — étrangers arrivant à Puerto-Leon un asile d’une magnificence toute extérieure. Sa façade, sur le quai, était décorée d’ornements de stuc et repeinte à neuf par les soins du propriétaire, un Bavarois nommé Breitkopf, gros homme courtaud et brun, à moustaches en brosse, aux yeux clignotants cerclés de lunettes, qui nous accueillit avec force saluts et une « pienfenue » des plus cordiales.

A l’intérieur, l’hôtel se composait d’un patio obscur autour duquel courait une galerie supérieure. Sur cette galerie étaient disposées les tables du déjeuner, revêtues de nappes douteuses. Sur chaque table reposaient des alcarazas de terre rouge à dessins noirs et quelques fleurs fanées dans un vase de verrerie grossière. Le patio était un puits sombre au milieu duquel stagnait dans un bassin un peu d’eau saumâtre. Des moustiques dansaient le long d’un rayon filtrant d’une persienne mal close. On nous montra nos chambres. M. Breitkopf « s’excusa beaucoup » de ne pouvoir mieux nous loger : l’hôtel était occupé par un général haïtien et sa suite, un haut personnage. C’étaient deux pièces ouvrant sur le puits à moustiques par des portes à claire-voie et sans serrure. Les fenêtres donnaient sur le quai, mais elles étaient munies de solides barreaux. Ce local ressemblait à une prison, et nous donna un avant-goût des geôles de Diego Diaz, dont le conquistador nous avait esquissé le séduisant tableau. Sous des moustiquaires en lambeaux, deux lits étalaient des matelas tendus de draps que les mouches et les insectes avaient constellés d’alphabets Morse. Les murs blanchis à la chaux portaient les traces de bestioles écrasées par des mains furieuses et réduites, depuis qui sait combien d’années, à l’état de pains à cacheter.

Tandis que M. Breitkopf se confondait en lamentations et en regrets.

— Fous gombrenez, mesiés, un chénéral et za maison milidaire… mais bour gelgues chours zeulement, gelgues chours à beine ! Et ch’osse tire gue la dable est barvaide. A fos ortres, mesiés ! Ah ! Il n’y a pas de zonettes. Fous n’aurez gu’à daber au blavond !

Je m’assis, je m’effondrai plutôt sur ma malle de cabine, tandis que Carvès, debout, les deux mains dans ses poches, s’esclaffait.

— Patience ! mon vieux. Ça n’est pas si mal. J’ai été plus mal logé, parfois !

Mais ma détresse s’accroissait, tandis que je parcourais du regard le sombre et sordide réduit qui me servirait de demeure.

— Le cafard ! — dit Jérôme.