Et nous nous levâmes, laissant M. Breitkopf qui haussait les épaules et levait les yeux au plafond, plein d’une compassion goguenarde.

— Mais pon Tieu, pon Tieu, ne sortez bas à zed heure ! Fous brendrez une inzolation !

Quand nous franchîmes le seuil de l’hôtel Victoria, un jet de lumière nous brûla les prunelles. Les maisons couleur d’ocre rouge, le sol argileux que la saison des pluies devait transformer en une boue gluante, mais qui, actuellement, faisait à chacun de nos pas se lever un nuage de poussière ardente, tout ce qui nous entourait enfin baignait dans un rayonnement sanglant. L’air vibrait de chaleur autour des rares palmiers au feuillage roussi.

Il y a à Puerto-Leon une rue principale, la Calle Mayor, parallèle à la mer, et d’étroites ruelles escarpées qui grimpent sur le versant de la montagne ; une autre rue, courte et large, coupe la Calle Mayor et aboutit au quai. Une église neuve, à la façade empâtée de décorations hideuses, entr’ouvrait sa porte et, dans l’ombre de la nef, on devinait la palpitation pâle des cierges. Les maisons étaient basses, mal construites de matériaux pauvres ; la plupart badigeonnées de couleurs vulgaires évoquaient les baraques en lattes et torchis des bains de mer ou des expositions. Les rares fenêtres donnant sur la rue étaient grillagées d’épais barreaux. Un vestibule en pente conduisait à une porte intérieure surmontée d’une image criarde de la Vierge et des saints. A travers une claire-voie, l’on distinguait parfois les plantes vertes du « patio », seule note fraîche et gaie dans la cité brûlante et morte.

Nous croisâmes des métis enfourchant de maigres bidets munis de sonnailles, les pieds dans de larges étuis de cuir ; des soldats déguenillés, trapus, le visage à pommettes saillantes, la carabine en bandoulière, armés jusqu’aux dents de « machetes » et de revolvers. Un prêtre passa, sordide dans sa soutane poussiéreuse, mal rasé, un chapeau démesuré à la Basile ombrant ses yeux. Il nous jeta un regard de côté.

— Sommes-nous en Espagne ou en Amérique ? — demanda Carvès.

Sur le quai, les entrepôts peints en rouge, aux basses toitures de zinc miroitant, les bâtiments de la douane ornés du pavillon bleu et vert de Puerto-Leon, la lieutenance du port, toutes les constructions sordides et mornes s’accroupissaient, écrasées par un fardeau de solitude et d’ennui, lasses d’abriter, sur ce rivage désolé, sous le plomb fondu de ce ciel, tant de cupidité, de tyrannie et de sottise. De quelques tas épars de bois de rose, glissait dans la brise chaude une odeur suave et fade.

Des vautours, aux cols décharnés, festoyaient sur les tas d’ordure. Le repas achevé, ils prenaient leur vol et planaient, incisant de grands cercles noirs sur le bleu de l’étendue.

La Mariquita était toujours accostée à l’appontement. Les ombres des montagnes atténuaient le scintillement de la rade, mais hors de leur portée, vers l’horizon, au delà du phare sur son socle de craie, la mer immobile, tassée, opposait au regard sa masse incandescente. Je posai ma main par mégarde sur une boule de cabestan et ce fut une sensation de fer rouge.

— L’appontement, — me dit Carvès, — appartient au vieux Sampietri. Il prélève un droit sur les débarquements et sur les embarquements. Le gouvernement de Puerto-Leon n’a jamais voulu consacrer ses deniers à la construction d’un autre wharf. Il a préféré laisser au Corse la propriété du port. C’est fort commode pour les Sampietri et leurs amis qui peuvent faire passer dans leurs magasins tout ce qui leur plaît, à l’insu de la douane.