A la nuit tombante, les rues de Puerto-Leon étaient plus animées qu’aux heures étouffantes de l’après-midi. L’éclairage en était médiocre, et quelques réverbères fumeux, à poulies, projetaient sur les murs des maisons une clarté tremblotante. Le sol semblait trempé de sang. Les fenêtres grillagées laissaient apercevoir des pièces brillamment illuminées de bougies et de lampes ; des femmes étaient assises derrière les barreaux, dans les embrasures, les unes silencieuses et immobiles, les autres causant avec des personnages debout dans l’ombre de la rue, toutes roides et compassées, le visage impassible, dévisageant avec sévérité le passant que cette étrange parade arrêtait un instant. Ces fenêtres éclairées dans l’ombre, les figures poudrées sous le réseau de mantille, une fleur rouge saignant entre les plis de la dentelle et la chevelure sombre soigneusement ondulée, ce décor romantique n’était pas sans charme et sans mystère. Les rues de Puerto-Leon se peuplaient de galants fantômes d’aventures. Un groupe de mandolinistes passa, égratignant le silence nocturne d’airs sautillants et aigres.
Je débouchai sur le quai. J’avais devant mes yeux une muraille d’ombre que, de-ci, de-là, trouaient quelques lumières. La nuit était sans lune, fourmillante d’étoiles et lourde des effluves qu’exhalaient les madriers de bois de rose entassés sur le quai. Des mains invisibles caressaient mon visage, et de très loin, de l’immensité des ténèbres océaniques, venait mourir à mes oreilles, faible, exténuée comme un soupir, la rumeur des houles, cette rumeur qui, depuis des âges et des âges, berce le songe des hommes et les grise pour le départ. Pour la première fois, j’éprouvais une profonde douceur et, dans l’enveloppement de la nuit tropicale se dissolvaient mes regrets, mes craintes, mon désespoir.
Des chuchotements étouffés m’arrachèrent à mon nirvâna. Une lanterne brûlait sur le wharf. Sa lueur me révéla une vague agitation, sur les planches de l’appontement, mais l’ombre épaisse qui stagnait sous le bordage de la Mariquita, accostée, ne me laissa distinguer rien de précis tout d’abord. Puis, je perçus un va-et-vient de porteurs et compris que l’on opérait le déchargement du brick. Les barils embarqués à Trinidad passaient sur les épaules de robustes gaillards et prenaient la direction des entrepôts Sampietri.
Deux ombres me frôlèrent, l’une d’elles, la plus fine, se retourna, et je crus reconnaître le sombrero de don Juan Manera. L’autre ombre, massive et voûtée, était celle de don Antonio. Les deux hommes s’entretenaient à voix basse et l’Espagnol faisait des moulinets avec le bras.
Je regagnai l’hôtel. Carvès n’était pas encore rentré. La lueur de la nuit pénétrait par la fenêtre sans volets. J’allais m’étendre, quand j’entendis, sur le quai, sous la fenêtre, la voix de Carvès :
— C’est entendu, à demain, six heures, à la « Fé en Dios » !
Je me précipitai pour voir quel était son interlocuteur. Personne !
Au même moment, j’entendis des cris, des jurons, une bousculade. Je bondis hors de ma chambre ; sur le seuil je trouvai Carvès :
— Qu’y a-t-il ? — fis-je, haletant.
— Rien, me répondit-il, — c’est le général qui est saoul et qui rosse sa maison militaire.