V
DEUX HOMMES SUR LA PISTE

En m’éveillant, le corps rompu, les yeux gonflés, j’hésitai à reconnaître la misérable chambre de l’hôtel Victoria. Comme un nageur qui croit reprendre pied et ne trouve pas la terre ferme, mon esprit n’arrivait pas à s’accrocher à la réalité de cette fenêtre grillée, de ces murs sordides. Carvès m’empêcha de replonger, dégoûté, dans l’abîme du sommeil.

Il était assis au pied de mon lit, frais, l’œil vif, avec le sourire à la fois plein de réserve et de contentement des gens qui vont vous annoncer une nouvelle sensationnelle.

— Je suis sur une piste, — me dit-il. — Peut-être ne suis-je pas seul à la suivre cette piste, mais no matter ! Je me charge du reste. Il fait bon vivre, mon petit. Je me sens tout à fait dispos pour aller faire un tour dans la jungle. Tu ne t’inquiéteras pas. Tu resteras bien sagement au logis, tu diras à tout le monde que je me suis rendu en Colombie, pour des affaires. Il y a justement dans trois jours un bateau pour Porto Colombia, que je ne prendrai certainement pas, mais où il ne sera pas inutile que quelques personnes me croient passager.

— Et pourquoi ne pas m’emmener ? Je vais périr d’ennui dans ce taudis ? Je me refuse à rester.

— Non, tu ne te refuseras pas. Il est très important que tu restes et que tu donnes le change au sujet de mon absence. Personne ne doit savoir où je vais, ni Letchy, ni don Juan, ni Sampietri. Je compte sur toi. Entendu, pas ? Ne fais pas cette tête. Ne crains rien. Tu ne perdras pas pour attendre. Et maintenant, écoute.

« Après t’avoir quitté, hier soir, je suis allé flâner dans les ruelles qui avoisinent le port. Le hasard m’a conduit dans un tripot dont l’enseigne est « La Fé en Dios ». Malgré cette annonce, ne crois pas que les personnages qui s’y retrouvent le soir, viennent là pour accomplir des exercices de dévotion, si ce n’est en l’honneur du tafia et peut-être même de la drogue. Je soupçonne fort que le patron de « La Fé en Dios », un mulâtre assez repoussant, possède une arrière-boutique curieusement achalandée. Je ne décris pas l’endroit, je ferai mieux, je t’y mènerai.

« L’aspect en est pour plaire aux amateurs de sensations fortes. Il y avait là, sous quelques quinquets puants et fumants, des gaillards qu’on rencontre parfois sur la route des placers et qui ont une si jolie façon de vous placer sur leur ligne de mire. On jouait. Par mesure de précaution chaque joueur avait son « machete » bien en vue, posé sur la table à côté de son verre de tord-boyau. Près du comptoir, deux nègres jouaient du banjo, oh, très discrètement, de ces airs drôles et tristes, un peu bêtas, qu’aiment les matelots et les coureurs de pistes, — la seule musique qui m’émeuve, moi qui ne suis pas un sentimental. L’ensemble, ouaté d’une vapeur bleue de tabac. Bref, très confortable.

« L’assemblée était nombreuse. Un silence flatteur accompagna mon entrée. Quelques joueurs me dévisagèrent. Ils comprirent tout de suite que je n’étais ni un policier, ni un grand seigneur déguisé, mais bien quelqu’un de pas très différent d’eux. Tu n’imagines pas combien ces gens-là ont du flair — autant qu’un membre du Jockey qui flaire le bourgeois à trente pas. Je pris l’unique siège libre en face d’un homme qui ne jouait pas et qui, la tête obstinément penchée sur un verre vide, semblait absorbé dans une rêverie profonde, à moins qu’il ne fût complètement saoul.

« On m’apporta une bouteille et, connaissant les usages, je remplis le verre de mon voisin. Il releva la tête, j’aperçus un visage paradoxal, en pareil lieu, un visage rond, sans caractère, orné d’une barbe courte et grisonnante, des yeux de myope derrière de pauvres lunettes de corne dont les branches étaient raccommodées avec du fil noir. Ses traits vagues et mous reflétaient la bonhomie rêveuse des vieux expéditionnaires de ministère, ou des gardiens de musée en province, une de ces figures fripées qui vous font dire, quand elles glissent près de vous, dans une jaquette râpée : « Ce doit être un bien brave homme. Comme il a dû s’ennuyer pendant sa vie. » Le contraste entre cette apparition et le décor du lieu était si plaisant que je ne pouvais détacher mon regard de ce visage, supporté par deux mains assez blanches, jointes sous le menton. J’avais rencontré cet homme quelque part, mais où et quand ? je n’aurais pu dire si c’était il y a trois mois ou il y a dix ans, à Paris ou à Java !