Visiblement don Juan entreprenait la conquête de Carvès.

— Vous êtes sur le chemin de la fortune, — lui répétait-il, comme s’il eût voulu griser mon ami d’espoir et de vanité.

Et certes Carvès était homme à ne pas se laisser étourdir par des paroles mielleuses, mais ses narines respiraient tout de même avec volupté l’encens que les flatteurs brûlent volontiers devant les hommes promis à un haut destin.

Dans cette ville surchauffée, où les haines et les convoitises prennent, aggravées par le soleil et la solitude, un caractère de violence farouche et sournoise, le geste de Carvès avait fait l’effet d’une pierre dans une mare. Deux courants prirent naissance ; l’un hostile à Carvès, le courant des ratés, des partisans de Sampietri, de tous ceux à qui une gloire naissante portait ombrage ; l’autre, celui des avisés qui, sans se livrer ouvertement, cherchait à capter l’aventurier, source d’où coulerait peut-être la fortune. Aucune opinion politique n’intervenait et si Diaz en tenait pour Carvès, don Juan, révolutionnaire, ne lui prodiguait pas moins ses avances.

Mais la tristesse, la colère et la haine étaient maintenant les hôtes favoris de la maison du Corse. Je passais souvent devant les rouges bâtiments où les mots « Sampietri et Fils » s’effaçaient chaque jour davantage, comme si le vent et le sel de la mer s’étaient aussi ligués avec les ennemis de don Antonio, pour faire disparaître son nom de ce rivage. La vue de ces entrepôts encombrés de marchandises poussiéreuses ou pourrissantes, de ces magasins jadis grouillant de cris, d’activité, d’acheteurs et de vendeurs, de cet établissement qui représentait toute la vie d’un homme, son rêve, son labeur, son sang, et qui, sapé à sa base, allait s’écrouler en plâtras, tout cela ne laissait pas d’accroître la désolation de Puerto-Leon. La rouille avait rongé le rail du wagonnet au point qu’il se confondait maintenant avec l’argile du sol. De fortes marées avaient endommagé l’appontement. Les marins préféraient aborder en canot. D’ailleurs, depuis le débarquement des barils apportés par la Mariquita, aucune marchandise n’était venue s’échouer sur ces docks.

Le silence maintenant envoûtait le port, et cette agonie était angoissante comme la mort d’un être.

La vie du port avait dépendu des Sampietri, seuls agents d’importation et d’exportation capables de relier Puerto-Leon avec le trafic des Indes occidentales. La bonne renommée commerciale des Corses fut longtemps une garantie plus sûre que la parole toujours suspecte de ces autorités d’une durée éphémère et turbulente qui tyrannisaient la cité et s’évanouissaient un jour, laissant derrière elles du sang et des ruines. Le gouvernement de Diego Diaz ne se souciait guère que de spéculations locales, de vols et de rapines dissimulés sous de spécieux prétextes légaux. Don Antonio Sampietri avait donc pris sur ses robustes épaules tout le trafic de Puerto-Leon. Il avait fait construire l’appontement, aménagé les quais, organisé la lieutenance du port. Enfin, ce guenilleux, qui lavait la vaisselle à bord du paquebot, ce sans-le-sou, ce va-nu-pieds, avait fait en trente années, œuvre de créateur. Pendant dix ans, Puerto-Leon avait connu un mouvement et une prospérité dignes de Surinam ou de Demerara. Les gros navires y faisaient escale. Don Antonio, comptant sur son fils Miguel pour continuer son règne, présidait, taciturne, ses petits yeux clignotant sous la broussaille des cils, les mains derrière le dos, la nuque basse, aux chargements, aux débarquements, aux incidents quotidiens du port. On était sûr de l’apercevoir, sur le quai, silhouette robuste et tassée de lutteur, de vieux marchand rompu aux négoces de la mer.

Et puis, peu à peu, comme aspirée par un virus secret, la vie du port s’était éteinte. Les marchands des îles s’adressèrent à la Guayra, à Porto-Colombia, à la Havane. Des commandes importantes ne furent pas livrées à don Antonio. Les gros navires négligèrent de plus en plus ce port qui, le diable sait pourquoi, était en mauvaise odeur dans le monde des capitaines aux longs cours et des trafiquants. Les vicissitudes politiques qui accompagnèrent le coup d’Etat de Diaz contribuèrent à la décadence de Puerto-Leon. Les brutalités, les rapineries du nouveau président firent jeter un interdit moral sur ce repaire de brigands. Sampietri eut beau lutter, écrire à de vieux amis, de vieux clients, à son cousin de la Martinique. Rien n’y fit. La force des choses l’emportait. Sampietri fut impuissant à remonter ce courant qui l’entraînait, lui, sa maison, ses biens, vers la ruine. Les cargos passèrent de plus en plus loin du petit môle, et le vieux Corse, plus taciturne que jamais, les dents serrées, les poings crispés dans sa poche, regardait les panaches de fumée noire qui, lourds et veloutés, traînaient sur l’horizon, avant de se résorber, dans la transparence rosée du large.

Sans doute, Sampietri aurait-il puisé plus de force en lui-même, pour mener la lutte, si son énergie n’avait été déjà minée par un vice secret. Don Antonio aimait l’argent. Toute passion est exclusive et désintéressée de ce qui ne touche pas immédiatement son objet. Le Corse aimait l’argent pour lui-même, le métal pour le métal, et les petits disques d’or qu’il entassait devenaient sous ses doigts d’amant des êtres animés d’une vie propre, des organismes aux mille suçoirs qui, collés à ses paumes, aspiraient son sang, ses forces, sa volonté. Cette passion s’était sourdement insinuée en lui, sans que cet homme, d’ailleurs peu soucieux de s’analyser, en ait pu prévoir le prodigieux développement.

L’amour du gain, le désir de nouveaux afflux d’or, poussent d’abord le Corse dans ses trafics, le stimulent à faire plus grand. C’est l’époque de la prospérité pour Puerto-Leon, le règne de don Antonio. Les caisses se remplissent. Les entrepôts et les magasins regorgent de marchandises. Les chalands accourent. Mme Sampietri, grasse et jaune, avec ses bandeaux luisants, trône au comptoir, Antonio n’a pas dépassé le stade d’avarice où l’argent sert encore à quelque chose. Et dans ses mains courtaudes, et carrées, l’or se multiplie, se gonfle, comme un levain ; il pétrit cette pâte avec délices.