Après dix ans de prospérité, les premiers échecs, les coffres sont pleins ; il y a des réserves. Mais une pensée traverse le cerveau du Corse. S’il venait à perdre son or ! Il court à sa caisse ; il ouvre ses sacs, fait ruisseler la belle chevelure, jouer ses reflets ; il la palpe ; elle chatoie, elle ondule ; il voudrait la porter à ses lèvres. Non, on ne le lui prendra pas. Il le défendra, contre les voleurs, contre tous ceux qui veulent faire envoler de sa cage l’oiseau d’or et de feu. Tant pis pour le trafic. Et, paradoxe de la passion, l’amour de l’or l’emporte chez le Corse sur l’amour du gain. Aveuglé par son idée fixe, il ne réfléchit pas que le plus sûr moyen de le perdre, c’est de garder son argent dans sa cachette. La passion frappe de stérilité ; elle aime à régner sur un désert.

Alors commence la dégringolade. Plus d’achats, plus de vente ; aucune opération qui puisse extraire l’argent des coffres. Aucune, sauf l’usure. Car l’usure fait sortir un peu d’or, très peu, mais elle en fait rentrer beaucoup, du frais. Le prêt à la petite semaine, voilà maintenant le dernier signe de l’activité commerciale de don Antonio.

Miguel Sampietri s’irritait de l’avarice de son père. Il eût souhaité répandre sur les tables de poker tout cet or embusqué dans les coffres. Lassé de harceler le vieillard de demandes d’argent qui restaient sans réponse, il fit cause commune avec les débiteurs de son père, parmi lesquels était Diaz lui-même, et don Juan Manera. Le vieil Antonio comprit qu’il avait réchauffé un serpent, et flaira l’ennemi, le voleur peut-être un jour ! Les liens du sang ne sont guère solides quand la passion tire dessus avec ses mains rudes. Miguel détestait son père. Le père en vint à haïr son fils. A tout prix il voulut l’éloigner. Le placer, affaire douteuse et qui ne lui inspirait qu’une médiocre confiance, fut un excellent prétexte. Il évoqua aux yeux de ce benêt de Miguel la splendeur des gisements. C’était le retour sûr à l’ancienne grandeur de Puerto-Leon. Miguel enthousiasmé partit et don Antonio revint compter, solitaire, ses piastres et ses dollars, dans l’espoir que sa progéniture ne rentrerait pas de sitôt. Barju s’était trompé en faisant reposer sur le placer les dernières chances du vieux Corse. Don Antonio ne souhaitait pas le retour à la prospérité passée. Don Antonio voulait se débarrasser de son fils et savourer, seul, d’âpres jouissances, que la Mort — ce cauchemar torturant des avares — lui ravirait probablement bientôt.

Teresa Sampietri était une femme grasse et silencieuse, au teint jadis mat, aujourd’hui jauni par le climat. La bouffissure coloniale dissimulait les rides. A la voir, majestueusement installée au comptoir du magasin, idole aux cheveux luisants, aux yeux noirs, brûlants d’un feu qui ne consumait rien, il était difficile de dire si l’on avait devant soi un mannequin ou une créature vivante. Epouse docile, elle avait vécu dans la terreur du chef de famille. Don Antonio ne semblait pas plus se soucier de son existence que des vieux ballots de cotonnades qui moisissaient dans ses entrepôts. Miguel cherchait à entraîner sa mère à des démarches qui auraient eu pour résultat de soutirer quelque argent à l’avare. Mais doña Teresa ne tenait guère à manifester la réalité de son insignifiante personne à un personnage aussi redoutable que son mari.

Dans le clair-obscur du magasin, cette figure de cire rendait la déchéance des choses et des lieux plus sinistre encore. Après tant d’années, l’habitude était la plus forte, et bien que les locaux fussent déserts, et qu’aucun chaland ne pût vraisemblablement se présenter, Teresa Sampietri, fidèle à son poste, régnait sur la poussière, les toiles d’araignées et les champignons de moisissure.

Une après-midi, comme elle cousait — depuis sa jeunesse, elle avait eu en main aux heures de repos, un ouvrage de lingerie — respirant l’âcre odeur des vieux sacs, des caisses défoncées, des bocaux vides, la porte s’ouvrit et un jet de lumière incandescent raya la pénombre, traçant une voie lactée de poussière. Un homme hagard, la barbe en broussaille, les traits creusés par la fièvre, s’abattit à ses pieds.

— Maman !

Il tremblait.

C’était Miguel, Miguel de retour du placer, vaincu, terrassé de fatigue.

Teresa, sans qu’un éclair illuminât le globe cireux de son visage, caressa la tête brûlante de son fils. Mais elle ne l’interrogea pas. Les femmes n’ont pas de part aux desseins des hommes et on ne l’avait pas consultée.