Au 20 mars, lorsque j'appris le débarquement de Napoléon, je jugeai dans un instant tous les malheurs dont son retour serait accompagné. Non-seulement je prévoyais que notre belle France serait conquise de nouveau; mais de tous les malheurs qu'on devait craindre, la représentation du second acte de notre dégradation morale fut celui dont je fus le plus péniblement affectée.

L'année précédente, j'avais été indignée en voyant tous les serviteurs de Napoléon former le cortége de Monsieur; je pressentais, je devinais toutes les honteuses défections dont nous allions être les témoins; j'aurais voulu au prix de ma vie sauver ce déshonneur à mon pays.

C'était moins le sang qui allait couler que je désirais épargner que notre gloire nationale que j'aurais voulu sauver. Dès les premiers instans du débarquement de Napoléon je m'étonnai des mesures adoptées pour arrêter sa marche.

Je ne suis qu'une faible femme, dont les facultés ne s'étendent guère au delà d'une petite dose de sens commun; mais si j'eusse été à la place de ceux qui ordonnèrent ces mesures, j'aurais agi absolument en sens inverse.

Loin d'envoyer des troupes à sa rencontre, je me serais pressée d'éloigner de sa route toutes celles qui pouvaient s'y trouver; tandis qu'il s'avançait en venant du midi, j'aurais fait marcher vers le nord tous les régimens qui pouvaient se trouver sur son passage. Je me serais bien gardée de le rapprocher des soldats avec lesquels il avait combattu; j'aurais voulu au contraire l'isoler de tous, et mettre une grande distance entre eux et lui.

Qui ne sait que l'armée ne juge pas? Le soldat sait se battre et mourir, mais ce n'est pas lui qui peut décider si l'homme en possession de la puissance n'en abusera pas. Ce n'est pas à lui qu'il appartient déjuger quelle est l'espèce de gouvernement qui convient le mieux à son pays; cette grande question ne doit jamais lui être soumise.

Quand on les envoyait pour tourner leurs armes contre le général qui les avait conduits si souvent à la victoire, on devait prévoir que c'était un cortége qu'on lui formait, pour protéger et assurer son retour dans la capitale.

Je n'ai jamais conçu qu'une idée si simple n'ait pas frappé tous les esprits. Si chaque commandant de place qui se trouvait sur la route parcourue par Napoléon eût éloigné les troupes dont il avait le commandement, l'isolement dans lequel il se fût trouvé (réduit seulement au petit nombre qu'il avait ramené de l'île d'Elbe) eût rendu bien facile son arrestation. Pour l'opérer, il n'eût plus fallu qu'un petit nombre d'hommes dévoués...

Quand je vis quels étaient les moyens employés, je jugeai que tout était perdu.

C'est alors qu'une pensée forte, unique, vint me saisir et absorber toutes mes facultés.