En voyant cette hydre menaçante s'élancer vers nous, j'osai me demander si le bras qui l'arrêterait n'aurait pas bien mérité de sa patrie. C'était la vie des Français, leurs trésors, leur honneur qui allaient payer le retour de Napoléon. À la vie de cet homme qui n'avait presque jamais épargné celle de personne étaient attachées les destinées de la France... Toute personne raisonnable pouvait prévoir ces destinées. Il était impossible, dans l'état de désunion où elle se trouvait, qu'elle ne succombât pas sous les armes qu'on allait diriger contre elle; et par combien de sang ce grand débat allait être scellé!
Quand de si graves intérêts étaient attachés à une seule vie, je ne concevais pas qu'elle ne fût pas encore tranchée. Cet homme avait fait périr des milliers de ses semblables, et il ne s'en trouvait pas un qui sût mourir pour sauver son pays!...
Cette action me semblait grande et héroïque; j'enviais la gloire de celui qui l'exécuterait.
La pensée que cette action pût être considérée comme un crime ne se présenta pas un seul instant à moi. Le duelliste qui tue son adversaire n'a jamais rien perdu dans l'opinion; pourquoi? parce qu'en prenant la vie de son ennemi, il a exposé la sienne. La possibilité d'être tué lui-même (quoique fort incertaine) ôte à cette action tout le blâme dont on flétrit les assassins.
Et cependant c'est seulement sa propre cause qu'il venge! Avec bien plus de raison, celui qui n'a nulles chances d'échapper à une mort certaine, et qui s'y dévoue dans l'intérêt du bien public, me paraissait digne des hommages de l'univers. Mon imagination plaçait son nom parmi ceux qui sont cités honorablement comme, les sauveurs de leur patrie. Je me disais que c'était avec admiration qu'on parlait de Scévola se brûlant la main qui avait manqué Porsenna.
Bientôt mon imagination exaltée me présenta sans cesse la même idée; j'en étais poursuivie dans mon sommeil; à mon réveil, je la retrouvais avant la lumière du jour. Je crus qu'à moi était réservé l'honneur de cet honorable dévouement; une seule pensée venait combattre ma résolution!... je n'aimais pas Napoléon.
Je craignais que mon éloignement pour lui n'eût égaré mon jugement; cette action, digne de l'admiration des siècles à venir, n'eût plus été qu'un crime, si quelques ressentimens personnels s'y fussent mêlés.
J'examinai mon cœur; je n'y trouvai qu'un désir passionné de sauver la France.
Bien loin d'être dirigée par aucune animosité contre Napoléon, j'aurais voulu l'aimer. Je regrettais que cette victime à immoler au bien public ne me fût pas chère à quelque titre; alors j'aurais pu ajouter le sacrifice de mes propres affections à celui de ma vie, qui me paraissait trop peu de chose.
Dès l'instant où cette grande résolution fut prise, je m'occupai d'en assurer l'exécution; ma position la rendait très-difficile: j'étais entourée de mes amis, de mon mari; je ne pouvais en aucune façon me confier à eux: ils m'eussent gardée à vue pour me retenir.