Cependant « l’homme aux taches » s’est levé, une lettre à la main, à laquelle il va répondre. C’est un Portugais dont les habits semblent faire signe aux taches. Celles qu’on rencontre dans les rues, les chambres, les escaliers, les plus étourdies, les plus distraites, qui ne savent où se poser, accourent toutes à ce signe, ayant reconnu l’étoffe hospitalière, le bon refuge où elles goûteront en paix une vieillesse honorée.

Sa lettre à la main, il s’en va, escorté de ses taches. Quand il est parti, son compatriote Sandos, qui fait quelques pas dans la galerie, me dit :

— Quelle mine il a, ce pauvre garçon ! Il est bien condamné…

Ce matin même « l’homme aux taches » m’avait confié :

— Ce pauvre Sandos, il est perdu !…

Les jours passent. Mes voisins m’affirment : « Vous allez mieux. L’air de Davos vous réussit. » Chaque matin, je fais une courte promenade. Parfois, dès les premiers pas, cherchant en moi un signe de faiblesse, un indice de fatigue, étonné de ne pas les trouver, je me demande : « Est-ce bien toi qui es là, qui marches comme autrefois ? Est-ce toi qu’on prendrait pour un homme valide ? Est-ce possible ? Qu’y a-t-il de changé dans ta vie ? N’es-tu pas le même qu’avant ta maladie ? » Plein de surprise et de crainte, j’avance : « Cela va venir, note réjouis pas ; cela va venir… Tout à l’heure, au croisement de la route, à cet arbre, à cette borne, à ce banc, tu vas éprouver le malaise, l’étrange défaillance que tu connais si bien. » Mais, chaque pas que je fais, égal et léger, augmente en moi l’impression de mes forces reconquises ; et c’est avec une joie moins timide et déjà rassurée que je me répète : « Est-ce toi ? Est-ce bien toi ? Est-ce possible ? » Et puis… et puis… le moment tant redouté vient toujours… Il vient toujours… L’arbre dépassé, le banc atteint, voici que la main retardataire se pose sur mon épaule à la faire fléchir : « Halte ! Où vas-tu donc ainsi ? C’est moi, le mal ; je suis là. M’avais-tu donc oublié ? » Et l’âme défaite, l’espérance éteinte, las et voûté, je m’en reviens.


Mon voisin de droite, l’étudiant portugais, est parti. Est-il parti ? Est-il mort ? Ici on ne sait jamais si les gens sont partis, ou s’ils ne sont plus. C’est une Française qui l’a remplacé, Mme Aublay, qu’accompagnent sa mère et son mari. Elle doit être très atteinte, car sa poitrine souffle et semble creuse étant si sonore. En elle, quelque chose de pâli, d’effacé, d’effeuillé et d’infiniment doux force tout de suite l’intérêt. Les cheveux blonds, que son extrême épuisement blanchit à quarante ans, lui font une terne parure d’argent dédoré. Elle a dû être particulièrement belle, et ce qu’on devine, le peu qui subsiste de sa beauté a la mélancolie d’un parfum éventé que quelques gouttes, au fond d’un flacon, rappellent faiblement. Comme il y a de grâce rêveuse dans ce visage, à ce point dépouillé de jeunesse, encore charmant et si étrangement éclairé ! Il semble que la vie, déclinant en elle, n’ait plus la force que de l’effleurer d’un rayon oblique, à la façon d’un soleil qui s’en va.

Nous sommes vite devenus amis. Elle vient chaque jour quelques heures dans la galerie ; son mari me la confie :

— Ne la faites pas trop causer. Elle n’est pas toujours raisonnable, et après, elle a un peu plus de fièvre.