— Tout à fait désintéressé, oui, monsieur. C’est pur dévouement de sa part. Et puis, qu’est-ce que cela fait ? Il ne faut jamais chercher le mobile, le ressort caché. Acceptons les apparences. Est-ce qu’il ne vous est pas arrivé le soir, dans la campagne, d’entendre un son de flûte triste qui sort de quelque vieux mur ? Vous appliquez-vous à savoir quel gosier émet cette note si charmante, si musicale ? Tenez-vous à découvrir avec répugnance quelque crapaud caché entre deux pierres ? Écoutons le son de flûte. Ne cherchons pas le crapaud.
Certes, elle ne cherche pas le crapaud. Elle se refuse à voir, chaque jour, son visage plus défait et sa poitrine plus creuse. Son corps si maigre cesse de dissimuler le squelette qu’il contient ; et elle fait des projets, elle est pleine d’espérance, elle parle de sa guérison, de sa villa de Nice où elle passera l’hiver et où elle voudrait me recevoir. Elle ne sent pas la main que je sens sur mon épaule, elle n’entend pas la voix qui me dit : « Halte ! je suis là. M’avais-tu donc oublié ? »
Hier, elle n’est pas venue dans la galerie. Le médecin l’a retenue au lit. Ma mère, qui est allée lui rendre visite, m’a dit au retour :
— Ce pauvre M. Aublay, de quelles prévenances il l’entoure ! Quelle triste situation pour cet homme d’assister dans une chambre d’hôtel à l’agonie de sa femme !
Elle me dit cela comme elle dirait : « Quel triste sort pour une mère de voir son enfant malade ! » Sans doute, c’est triste pour le mari, pour la mère ; mais pour les malades eux-mêmes, n’est-ce pas plus triste encore !
VI
LA MORT DE MADAME AUBLAY
Comme je quitte ma chambre, ce matin, je vois courir la fille de service vers l’appartement de Mme Aublay dont elle sort bientôt avec précipitation ; et, dans ce couloir si calme à toute heure, ce va-et-vient rapide a quelque chose d’insolite qui me frappe.
— Qu’y a-t-il, Élise ? Rien de grave, j’espère.
— Non, non, Monsieur, me dit-elle d’une façon hâtive et embarrassée qui me persuade aussitôt le contraire.
A ce moment, par la porte restée entr’ouverte, la mère de Mme Aublay m’aperçoit. Je me suis arrêté d’instinct devant son visage bouleversé, tandis qu’elle vient à moi, ne sachant trop ce qu’elle fait, et me prend la main.