— Ah ! Monsieur, c’est fini ! Elle a fini de souffrir à l’instant même ; la pauvre enfant est au ciel…

Je l’écoute avec un saisissement qui m’ôte la vue de ce qui m’entoure. Je ne vois plus ses traits altérés, l’espèce d’exaltation qui la possède, ni la porte que je franchis machinalement conduit par elle. Je ne vois, je ne sens, je ne me rappelle qu’une chose : c’est que, cette jeune femme, je l’ai quittée hier dans ce couloir. Elle s’était levée. Elle allait mieux. Je l’ai reconduite jusqu’à sa porte. Elle souriait ; elle m’a dit au revoir ; et ce matin elle est morte… Elle était debout ; elle marchait comme je marche, et, ce matin, elle est morte…

Sur son lit, la voici étendue. C’est elle qui est là, que je retrouve, à peine plus pâle que d’ordinaire, la tête seulement un peu rejetée en arrière comme une coupe renversée.

Que la mort fait donc peu de bruit ! Le silence qui est à la fin de tout s’est installé là, et je demeure sur le seuil, fasciné par la grande, la terrible, l’insondable énigme. Pauvre petite créature de douceur et de mélancolie ! Elle est encore pareille à elle-même, et ce n’est plus qu’une enveloppe vide qui fait illusion, comme ces vêtements qu’on quitte conservent un instant la forme et la chaleur du corps.

Les sentiments que l’on éprouve là sont impuissants à s’exprimer. On se répète : « C’est fini », et c’est toujours la même stupeur. Quel faible tressaillement en passe dans la page ? Rend-elle notre trouble, la déroute de notre esprit et l’horreur qui nous glace lorsque le fléau frappe si près de nous, laissant après lui, dans la chambre, sa menace suspendue ? Nous nous tournons de tous côtés, étonnés de l’immobilité de l’air, que cette catastrophe n’a même pas ébranlé. Quelle ombre s’est répandue ? Comment cela s’est-il fait ? Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il, quand la mort accomplit son œuvre et que la matière animée, en une seconde, se métamorphose en loque ?

Cette chose qui remuait ne bouge plus. La merveille est détruite. Maintenant, on peut crier, ces oreilles ont cessé d’entendre. On peut sangloter devant ces yeux grands ouverts. Les petites lampes intérieures en sont obscures désormais. La nuit s’est faite derrière ce front. De ce visage, le sourire vient de s’effacer ; et, tout s’est effacé, les épreuves, les chocs ressentis, la méditation, le rêve…

C’est fini. Les puissances de la vie ont rempli leur tâche. Elles ont défendu cet être sourdement dans toutes les parcelles de sa substance, fibre à fibre. Elles se sont retirées, et l’œuvre continue en sens inverse. Heure par heure, avec la même lente patience qui avait mis vingt années à composer, à former, à développer ce corps, les puissances contraires vont insensiblement le déformer, le désagréger, le dissoudre. Hélas ! la fonction uniforme, aveugle et machinale de la nature, n’est-elle pas de faire et de défaire ?

Arrêté sur le pas de la porte, je contemple une dernière fois ce visage dont les traits vont se figer en se refroidissant. Mais surtout, je ne puis détacher mon regard de l’une de ses mains que le mari agenouillé tient contre son front ; cette petite main fine, encore souple, encore chaude, dont la fièvre s’apaise à peine, cette petite main ardente en train de s’éteindre.

La seule façon d’honorer les grandes douleurs est de se taire. A quoi suis-je bon ici ? Le sentiment de mon inutilité m’incite à me retirer.

Je suis sorti.